Alain Seban, L’Art au Centre

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Cela fait cinq ans qu'Alain Seban est aux commandes du Centre Pompidou. Sous son impulsion, l'institution mouvante a vu sa fréquentation augmenter de 50 % grâce à une vision très novatrice du rôle de ces grands musées confrontés aux enjeux de la mondialisation et de la modernité. L'avenir lui appartient.
Pouvez-vous nous dire quels ont été, à vos yeux, les chantiers les plus passionnants qui vous ont été confiés dans votre carrière ?

Alain Seban : La nostalgie n’est pas du tout dans mon tempérament ! J’ai eu la chance, tout au long de mon parcours dans le monde de la culture, d’avoir à relever des défis passionnants, de la création de l’établissement public du château de Versailles à la préfiguration du Musée du quai Branly auprès de Jacques Kerchache, de la modernisation des imprimeries de la presse parisienne à la négociation de l’accord intergouvernemental concernant le Louvre Abu Dhabi, et bien sûr au Centre Pompidou, sans oublier les aventures extraordinaires qu’ont représenté la création et l’installation du Centre Pompidou-Metz et du Centre Pompidou mobile. Mais en définitive, le projet que je trouve le plus stimulant, c’est celui que nous sommes en train de développer, à savoir la création d’un réseau mondial de « Centres Pompidou provisoires », « Pop-Up Pompidous » en anglais. L’idée est de présenter, pour une durée de trois à quatre ans dans un lieu existant, quelques dizaines d’œuvres importantes, permettant une traversée du XXe siècle, ainsi que des activités pour le jeune public. Cela nous permettra de mieux nous brancher sur les scènes émergentes de l’art contemporain afin de développer notre collection, de consolider notre modèle économique en valorisant mieux notre marque, notre collection et notre savoir-faire. Et nous utiliserons le même outil en France pour aller au-devant  de nouveaux publics et de mieux présenter notre collection, l’une des deux meilleures au monde pour l’art moderne et contemporain, comme nous l’avons fait avec le Centre Pompidou mobile. Je suis convaincu que ce projet, totalement novateur, est le plus important parmi tous ceux que j’ai portés, depuis sept ans, pour le Centre Pompidou.

Le président Pompidou avait une vision : « L’ambition de créer une interface entre la société et la création, avec la conviction qu’une nation qui s’ouvre à l’art de son époque est plus créative, plus agile, plus forte » dit-il en son temps. Comment, en tant que président du Centre Pompidou, avez-vous fait vôtre cette grande ligne directrice ?

Formidablement en avance sur son temps, Georges Pompidou a engagé toute son autorité pour faire exister l’établissement qui porte son nom au service d’un vrai projet de modernisation de la France. Près de quarante ans après son ouverture, en 1977, j’ai voulu replacer sa vision au cœur de nos projets. Être une interface entre la société et la création, cela veut dire s’adresser au public le plus large et, simultanément, s’ouvrir aux tendances les plus novatrices de la création. Notre défi quotidien, c’est de montrer que cette double ambition n’est pas contradictoire. Avec une fréquentation qui a augmenté de plus de 50% depuis 2007, des expositions événements  qui se classent parmi les plus fréquentées de l’histoire du Centre, comme Dali, Soulages, Lichtenstein ou Gerhard Richter, avec une série de projets stratégiques innovants mis en œuvre avec succès – le Nouveau festival du Centre Pompidou, le Centre Pompidou-Metz, le Centre Pompidou mobile, le Studio 13/16, le Centre Pompidou virtuel – et désormais le projet de Centres Pompidou provisoires, je crois que la preuve en est faite !

photoGeorgesMeguerditchianCentrePompidoufevrier2011
La décentralisation d’un nouveau centre à Metz a été saluée comme novatrice et ambitieuse. Ce fut la première en son genre. Quatre ans plus tard, quel premier bilan tirez-vous de cette « aventure » ?

Nous avons accueilli en décembre notre deux-millionième visiteur. Mais ce n’est pas la seule expérience de décentralisation culturelle que mène le Centre Pompidou : pour nous, c’est une exigence de tous les instants. Le Centre Pompidou mobile a permis d’aller au-devant de plus de 246 000 visiteurs dont beaucoup – 18% – faisaient ainsi l’expérience du musée pour la première fois. De même, « Un jour, une œuvre », une initiative plus modeste, mais qui continue de faire école, consistait à exposer pendant une journée une œuvre en invitant son créateur à la présenter dans un lieu non-muséal d’Île de France. Avec ce petit programme simple et novateur, cet aiguillon, nous sommes allés dans des mairies, des centres commerciaux et même des maisons d’arrêt, accueillant à chaque étape quelques centaines de personnes. L’heure est aux « projets agiles », à l’imagination. D’autres initiatives sont prises pour poursuivre sur la voie de la décentralisation culturelle, sans qu’il soit besoin d’ériger un nouveau musée. Le Centre Pompidou provisoire, que j’évoquais et qui est encore au stade de projet, sera l’un d’eux.

La décentralisation lorraine fut l’une de vos réussites phares. Mais l’on sait moins que vous organisez aussi le Nouveau Festival. Pouvez-vous nous présenter cet événement annuel ?

Le Nouveau Festival du Centre Pompidou, à l’initiative duquel je suis et dont j’ai confié la direction artistique à Bernard Blistène, désormais directeur du Musée national d’art moderne, est une réponse à l’enjeu complexe d’ouvrir un musée, c’est-à-dire une institution qui doit penser sur la longue durée, celle de l’histoire de l’art, à l’immédiateté de la création émergente. Pour cela, j’ai voulu miser sur la pluridisciplinarité fondatrice et singulière du Centre Pompidou, en montrant comment elle irrigue nombre de pratiques artistiques contemporaines. À partir de là, nous avons conçu un rendez-vous annuel et gratuit avec le public, à l’occasion duquel le Centre Pompidou propose de partager les formes les plus prospectives de la création et la rencontre avec les artistes. Tous les jours, dans plusieurs espaces du bâtiment, le visiteur est convié à un programme d’expositions, de performances, de projections, de rencontres et de débats… Une effervescence salutaire et dynamique et un laboratoire des formes les plus actuelles de l’art de notre temps, dans toutes les disciplines. La récente édition du 5e « Nouveau Festival » a une fois de plus séduit un public nombreux et de plus en plus curieux !

Sous votre présidence, le Centre a connu une augmentation spectaculaire de sa fréquentation. Grâce, notamment, à des expositions à succès comme Kandinsky ou Elle@CentrePompidou, consacrées aux femmes artistes. Quels sont les grands projets que vous souhaitez mener à bien pour la suite de votre présidence ?

La fréquentation du Centre Pompidou s’est en effet accrue de 57% depuis 2007. En partie dans l’élan d’une programmation de plus en plus dynamique, faisant toute la place aux grandes figures de la modernité, comme à celle de l’art contemporain, ou à des expositions thématiques que seul leCentre Pompidou est capable d’orchestrer. En 2014, après avoir organisé la première rétrospective européenne de Cartier-Bresson depuis la disparition de cette immense figure de la photographie, nous donnons au public rendez-vous avec l’architecte Bernard Tschumi, lequel vient de signer la rénovation du nouveau parc zoologique de Paris, et dont la démarche, fortement marquée par la pensée de la déconstruction, est inscrite dans une relation étroite avec un grand nombre de figures des arts visuels, entre Paris et New York, donne  sa pleine dimension  dans un lieu tel que le Centre Pompidou. On y voit véritablement une pensée à l’oeuvre, et qui plus est, ses dessins sont magnifiques et fascinants. Nous proposons également, dans notre grande galerie, la rétrospective extrêmement attendue de l’œuvre de Martial Raysse, sans doute l’un des artistes français d’aujourd’hui les plus fascinants, qui a eu le courage, alors qu’il était au faîte de la gloire et du succès, de tout remettre en cause pour réinventer sa pratique et rechercher, dans un dialogue intime avec les plus grand maîtres du passé, la clé d’une nouvelle peinture, à la fois contemporaine et figurative, qui ne ressemble à aucune autre et qui sera, j’en suis convaincu, porteuse d’un grand choc pour le public, d’autant qu’elle a été très peu montrée jusqu’ici. À  l’automne, nous présenterons le travail du grand architecte américain Frank Gehry au moment même où la Fondation Louis Vuitton pour la création, qui devrait s’affirmer comme l’une de ses créations les plus remarquables, ouvrira ses portes. Et bien sûr, la première rétrospective en Europe de l’œuvre de Jeff Koons fera couler beaucoup d’encre et attirera certainement de nombreux visiteurs impatients de découvrir enfin dans toute son étendue et son importance, l’œuvre de cet artiste-star.

Comment voyez-vous le rôle du Centre Pompidou dans le contexte de mondialisation de l’art ?

La globalisation de la scène artistique constitue le défi majeur du XXIe siècle pour un musée d’art contemporain. L’art est devenu global. Notre collection a une vocation universelle : refléter cette nouvelle géographie de la création en s’ouvrant aux scènes émergentes. Elle doit également proposer des lectures plus ouvertes de l’histoire de l’art moderne et contemporain, des lectures nécessairement plurielles. Cela implique de réorganiser le musée et de trouver de nouveaux moyens pour élargir les collections, comme c’est le cas, par exemple, avec l’hommage à l’exposition Magiciens de la terre, une source d’inspiration au moment même où j’ai souhaité faire de la mondialisation un axe de développement majeur pour le Centre Pompidou.