Autoportrait : Ghass

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Artiste rare et profond, tout entier hanté par sa peinture née au fil d’un parcours hors du commun, Ghass poursuit son grand œuvre : toucher à l’universel et faire résonner les cordes de la paix, ce qui fonde et émane puissamment de ses toiles. Dans la première édition de French Touch Magazine, il a accepté de se prêter à l’exercice périlleux de l’autoportrait. Témoignage.

C’est la couleur qui se remarque le plus. Son absence, surtout. J’ai grandi dans un pays, l’Iran, baigné de soleil, souriant, heureux de vivre et de partager. La chaleur de la joie a irradié mon enfance. C’était un pays lumineux, brillant. Je me souviens que même tout jeune enfant, je pouvais rester jusque très tard le soir à écouter chanter les langues, toutes les langues. Les cultures se mêlaient : Espagnols, Écossais, Français, Iraniens… rien ne nous séparait – l’étranger n’existait pas. C’est sans doute cette ambiance, à la fois insouciante et douce, qui m’a donné le goût du dessin. Certains enfants mettent la main dans le pot de confiture, j’ai mis la mienne dans le pot à crayons… pour ne plus jamais les lâcher. Nos voisins de l’époque doivent encore s’en souvenir : il n’y a pas un mur blanc qui le soit resté bien longtemps. Mes parents feignaient la colère : ils me tapaient sur les doigts, mais je voyais bien qu’ils étaient fiers et m’encourageaient. Je dessinais partout et tout le temps. À l’école, je n’étais d’ailleurs bon qu’en arts plastiques et en sport. C’est en classe que j’ai vendu ma première « œuvre » ! Un voisin a aimé mon
« dragon » et me l’a acheté 1 dollar. J’ai vite compris que je pouvais acheter mes chewing-gums en dessinant pour les autres. J’ai vécu une enfance très heureuse, un âge d’or, et souvent, encore aujourd’hui, mon esprit s’échappe là-bas, hier, et un sourire se peint sur mon visage.

J’ai vécu une enfance très heureuse et souvent, encore aujourd’hui, mon esprit s’échappe là-bas, hier.

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Et puis… et puis la couleur est partie. Elle s’est dissoute. Le gris… Les femmes, alors si belles et si libres, se sont voilées, et les sourires se sont évanouis. La nuit s’est éteinte. Ce fut le gris… puis le noir. La guerre contre l’Iraq a éclaté. Et avec le noir, le rouge. Les premiers martyrs de guerre nous sont revenus sous des linceuls ensanglantés. Immédiatement après le lycée, on m’envoya à l’armée. Soixante-douze jours plus tard, j’étais sur le front en tant qu’ambulancier. Entre-temps, on nous avait bien fait comprendre que nous étions là pour mourir, qu’il n’y aurait pas d’autre issue. J’y étais en 1984, au pire moment. Mon voyage avec la mort, mon voyage en elle, durera deux ans. Je n’ai pas échappé à la mort. Elle était partout : au bout des canons des chars iraquiens, sous les bombes, sur les murs, dans les tranchées, dans l’air, dans nos bouches, sur mes mains… Même quand je rentrais au village lors des permissions, j’allais au cimetière pour pleurer ceux des nôtres qui étaient tombés. Je n’ai pas échappé à la mort, je l’ai traversée.

Je ne suis pas un rescapé, je suis un revenant. Je n’ai pas échappé à la mort, je l’ai traversée.

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Je ne suis pas un Orphée qui serait descendu aux Enfers. L’Enfer nous a engloutis. C’est lui qui est venu à nous. Mais, de même qu’Orphée avait sa harpe, j’avais mes carnets. Ce sont eux, peut-être, qui m’ont servi de bouclier, de gilet pare-balles. J’ai continué à dessiner, même au fond des tranchées, et j’ai suivi les cours des Beaux-arts par correspondance. Je n’ai pas échappé à la mort, je l’ai traversée. Et j’en suis revenu. Comme l’écrivait Jorge Semprun dans L’Écriture ou la Vie, je ne suis pas un rescapé, je suis un revenant. La vie qui s’est écoulée ensuite n’est qu’un bonus.

Guerre et Paix

L’exercice n’est pas aisé. Un autoportrait n’est pas une autobiographie. Mais ce passage brutal de la douceur à la barbarie, de la couleur aux ténèbres, m’a transfiguré – non seulement en tant qu’homme, mais aussi en tant qu’artiste. Les trois couleurs que j’ai utilisées dans mes œuvres – le rouge, le noir et le blanc – viennent de ce basculement-là, de cet engloutissement. Ce que je considère comme mes premières peintures, celles que j’ai peintes dans les années quatre-vingt-dix, étaient emplies de bruit et de fureur, de rage. On me l’a reproché. C’est que j’ai un rapport physique intense avec mes tableaux. Ils sont scarifiés, tailladés, martyrisés. Beaucoup ont été choqués par le tourment qui s’en dégage, par leur puissance brute. Mes tableaux sont des êtres. Peut-être qu’eux aussi reviennent de quelque part ? Cette violence choque d’autant plus, sans doute, que je suis un homme posé, calme, respectueux… et surtout sans haine. Même au plus profond de ce cauchemar éveillé que fut la guerre, j’ai toujours conservé un regard d’enfant. Je n’ai jamais haï l’ennemi. Je comprenais. C’étaient des jeunes hommes comme nous, dont l’innocence avait été brisée. Je dois remercier mes parents pour cela : ils nous ont toujours appris qu’il n’y avait pas pires sentiments que la jalousie et la haine. C’est mon héritage, ma ligne de vie. Je considère aujourd’hui que les artistes ont une responsabilité: il faut promouvoir la paix à tout prix. Et ce n’est pas une posture. Tout le monde est pour la paix. Mais s’engager pour elle, c’est prendre l’ampleur des sacrifices à faire pour la protéger… tout est là. Nous n’avons pas connu un siècle sans guerre. Mettons tout en œuvre pour nous accorder cent ans de paix. Nous pourrons ensuite parler de prospérité. Lorsque la guerre fut finie, j’ai rejoint mes frères en France. Mes parents les avaient fait partir pour les sauver des bombes. J’ai connu l’humiliation du migrant, la faim, le froid… et toutes les tentations de la misère.

L’Art et la Vie

Mais je suis venu en France pour devenir quelqu’un, pour réussir. Et la guerre m’a sans doute fait passer le goût du mal. J’ai donc fait tous les métiers, parallèlement à mon cursus aux Beaux-arts de Paris. J’ai même fait, jusqu’en 1997, la décoration de vitrines de Noël. J’avais rapporté d’Iran une quarantaine de tableaux. Peu de temps après mon arrivée dans la capitale, nous sommes allés, avec mon petit frère Golan, au marché aux puces. Nous avions l’un d’entre eux sous le bras et un marchand nous arrêta pour nous demander son prix. Je ne parlais pas un mot de français à l’époque. Golan, qui avait environ 12 ans, dit alors : « 700 francs » ! Le marchand paya sur-le-champ. Avec cet argent, je lui ai acheté des chaussures et des vêtements. La semaine suivante, nous y sommes retournés avec un dessin qui est parti aussi vite. L’Art et la vie Mais je sentais que ma place était ailleurs. Je rêvais d’un autre destin pour ma peinture. J’ai toujours été très exigeant avec elle, très égoïste aussi, peut-être. Un jour, je croise dans le métro des Indiens qui vendaient des posters. Le lendemain, j’ai déposé quelques tableaux à une station.

Ce que je considère comme mes premières peintures était empli de bruit et de fureur, de rage. On me l’a reproché.

Ghass

Les agents de la RATP sont venus me voir. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’ils disaient. J’ai entendu plusieurs fois « 500 francs »… J’ai cru qu’ils voulaient me prendre une toile, mais c’était le montant de l’amende qu’ils voulaient m’infliger ! J’ai compris ce jour-là qu’il fallait que j’expose ailleurs. Mon second frère, le plus grand, avait un atelier textile. Il l’a quitté et me l’a laissé pour que j’en fasse mon atelier. En 1995, une femme en franchit la porte et m’acheta un tableau. Je m’en souviens comme si c’était hier. Elle m’a fait un chèque de 1 700 francs… que j’ai gardé sous mon matelas ! Cette rencontre m’a donné confiance en moi. J’ai exposé par la suite dans des cafés, puis je me suis lancé dans le grand bain des salons d’art contemporain. Le premier a été un échec ; le second un véritable succès. La réussite est venue. Un important mécène m’a mis le pied à l’étrier et j’ai pu me concentrer sur ma peinture. Mais la réussite est bien peu de chose. Ce n’est pas elle qui vous détermine.

Les vraies richesses

Je dois beaucoup à mon parcours. Autant au grand fracas de la guerre qu’aux petites anecdotes qui ont émaillé mon arrivée en France. Mais je dois tout à ma peinture. Si je ne peins pas, je me sens inintéressant. Elle m’est vitale. Je crois tellement en sa force, en son pouvoir… Je ne peins pas pour une élite, pour quelques-uns. Je peins autant pour cette personne qui m’a acheté mon premier tableau que pour des personnalités importantes du monde de l’art. L’essentiel, pour moi, étant que l’on partage à travers l’art, que l’on ressente « ensemble ». L’abstraction me plaît car l’émotion qu’elle procure est universelle. J’aime que mon œuvre parle à tout le monde. C’est pour cela que j’y mets tant d’énergie, mais peut-être aujourd’hui moins de rage. En 2010, j’ai ajouté la couleur jaune qui symbolise la lumière. Je tâche de maintenir toujours cette ligne de fuite vers la paix, en espérant qu’un jour les arts remplaceront les armes. Je m’attache à ce que chacun des événements qui entourent mon travail soit lié à une œuvre caritative. Mes parents se sont occupés de nombreux orphelins, je connais l’importance d’aider les causes justes. Je leur dois de boucler la boucle. Peut-être qu’un jour, je rajouterai une autre couleur, puis une autre… Et, qui sait, peut-être retrouverai-je celle de mon enfance ?… Je dois beaucoup à mon parcours, mais je dois tout à ma peinture. Ma peinture, c’est moi – c’est mon autoportrait.