Bruno Bonnel, l’an droïde

En 1983, Bruno Bonnell fonde Infogrames, le premier éditeur de jeux vidéo européens. En 1995, il crée Infonie, le premier fournisseur tricolore d’accès à internet. Dès 2006, il se lance dans la robotique avec Robopolis, qui écoule aujourd’hui plus de 500 000 machines savantes. Il dirige aussi RoblutionCapital, un fonds d’investissement dont l’objectif est d’apporter des fonds propres aux sociétés, françaises et européennes, spécialisées dans la robotique. C’est peu dire, donc, que ce passionné chuchote à l’oreille de l’avenir, lui parle, le façonne par certains aspects et l’écoute. Il a accepté de partager avec nous certains de ses murmures.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, explique votre passion pour les jeux vidéo, tout d’abord, puis, plus largement pour la robotique et pour tout ce qui se rapporte aux nouvelles technologies ?

Bruno Bonnell : J’ai passé ma jeunesse à créer des robots. J’avais six ans lorsque j’ai fabriqué le premier d’entre eux, à partir d’un moteur de machine à laver. C’était un robot épouvantail. Ma passion de la robotique était donc électrique et mécanique à l’époque. La technologie d’alors ne permettait pas d’envisager une robotique sérieuse. C’est pourquoi je me suis rapidement tourné vers l’informatique. Une sorte de robotique plus virtuelle, avec les avatars des jeux vidéo. J’ai beaucoup évolué dans cet univers atypique et j’ai créé, au début des années quatre-vingt, la première société européenne de jeux vidéo : Infogrames. Depuis, je suis les évolutions du numérique à travers les époques. Les jeux vidéo PC, donc, au début ; puis internet, avec Infonie, le premier ISP français. J’ai également monté la première chaîne de télévision dédiée aux jeux vidéo qui s’appelait GameOne. Et quand j’ai senti le vent tourner, dans la deuxième moitié des années deux mille, je me suis intéressé aux robots. J’ai estimé que la prochaine révolution serait robotique, la « Robolution », comme je l’appelle. Les technologies convergeaient. J’ai créé la première société française de robotique : Robopolis. C’était, à l’origine, un petit magasin spécialisé parisien. J’aimais le nom, j’aimais les gadgets qu’on y vendait. Mais, au-delà du côté gadget, la demande émergeait. J’ai fermé la boutique pour devenir distributeur. En 2006, j’acquiers les droits exclusifs de la distribution en France du petit aspirateur autonome Roomba. En 2007, j’en vends 1 000… Aujourd’hui, nous en écoulons 500 000 !

Comment expliquez-vous cette évolution fulgurante ?

Je pense que nous sommes arrivés à un moment où le rapport performance/prix du matériel par rapport aux attentes des consommateurs est devenu très satisfaisant. De plus, les grosses sociétés californiennes, comme Apple, Facebook, Google, etc., ont bien compris qu’on était à une période charnière, caractérisée par la rematérialisation du numérique. La première étape fut de tout dématérialiser, tout mettre derrière un écran. Le numérique revient aujourd’hui dans les robots. D’où des investissements massifs dans de nombreux domaines : transport avec la Google Car, aide à la personne, armée, drones….

Face à ces géants, existe-t-il une place pour une innovation et une industrie française, ou européenne, de la robotique ?

La réponse est claire : oui. Ce qui est intéressant, c’est que malgré tous leurs efforts, ces grandes sociétés américaines ne génèrent rien en interne. Elles achètent beaucoup, comme au marché, et cherchent, ensuite, à intégrer. Cela crée un écosystème très propice aux start-ups, françaises notamment. Car il existe une « french touch » robotique française, et nous sommes très bien placés dans l’innovation et le développement. Notre savoir-faire est un mélange de très haute technologie, parfaitement maîtrisée, avec près de soixante laboratoires de recherche spécialisés dans la robotique, et de réflexion sur le design et l’usage qui fait partie du génie français. Je préfère d’ailleurs dire « made in génie français » plutôt que « made in France ». Cette « french touch » en robotique donne naissance à des idées rafraîchissantes, à des explorations de secteurs qui sont très modernes. Il existe, en France, Navya, qui est, après la Google Car, la seule voiture-robot qui circule en Suisse, à Singapour, en France à Lyon. Il y a un vrai talent français avec Nechtech, un robot chirurgical vendu dans le monde entier. D’un côté, les gros légitiment le secteur, investissent beaucoup, soutiennent l’innovation et, de l’autre côté, la France s’adapte à cet écosystème grâce à ses ingénieurs et à ses designers qui sont formés à l’assemblage, à l’usage et qui ont la capacité d’intégrer les différentes technologies.

À quoi faut-il s’attendre ?

Le défaut qu’ont eu la plupart des auteurs de science-fiction qui se sont amusés à écrire l’avenir, c’est qu’ils l’ont tous imaginé en partant de leur situation sociale. Au XIXe siècle, par exemple, personne n’avait imaginé l’avion. Toutes les anticipations décrivaient des ballons. Et tout se passait dans l’air, alors que l’on voit bien que même les voitures ne volent pas aujourd’hui, comme on pouvait l’imaginer en 1950. Si l’on projette l’évolution de la robotique dans les années à venir, on peut être sûr d’une chose : nous serons loin de l’image d’Épinal du robot Jiminy Cricket, qui suit son propriétaire partout. On ira plutôt vers des outils qui s’intégreront à l’homme (la cybernétique) ou qui collaboreront (la cobotique). Nous serons plus près de R2-D2 que de C3-PO. Et il est fort possible que des accessoires robotisés fassent partie de notre corps demain.

La robotique est appelée à remplacer près de 50 % des emplois et, à terme, bien plus. Qu’en est-il des enjeux éthiques, moraux et sociaux ?

Il ne faut pas se mentir, la robotique va remplacer 50 % des emplois existants. Mais si l’on se projette dans l’histoire du monde, l’arrivée de la voiture a complètement bouleversé l’économie de l’emploi et a supprimé tout le pan de l’hippomobile en moins de cinquante ans. Quand j’ai commencé dans le jeu vidéo, mes premiers employés m’interdisaient de dire à leurs parents ce qu’ils faisaient. Aujourd’hui, le secteur dépasse celui du cinéma. Il en sera de même avec la robotique, qui, tout en supprimant des postes – les plus pénibles, les plus dangereux, voire d’autres –, en créera une avalanche. Je pense que la robotique est une nouvelle chance pour l’humanité. Sommes-nous uniquement une force de travail ? Ne sommes-nous pas également une force d’émotion, une force artistique ? Si l’on nous a donné la capacité de ressentir et de créer, n’y a-t-il pas une raison ? Il y a une utopie réelle, c’est la dernière phrase de mon livre (Viva la Robolution, Lates — NDLR) : la robolution ne doit pas être une excuse pour ne plus avoir d’attention envers l’autre. Si des machines sont capables de se substituer à l’homme pour leur capacité de travail, peut-être faudra-t-il s’interroger sur la mission humaine d’une façon plus globale.

Que sont RobolutionCapital, Syrobo et Innorobo ?

RobolutionCapital est un fonds d’investissement que je préside. Il représente environ 80 millions d’euros et son objectif est d’apporter des fonds propres aux sociétés françaises pour qu’elles puissent se structurer et de permettre à des start-ups de se développer. C’est le plan « French Touch », le plan que j’ai l’honneur de présider. Un plan national qui est dirigé par des investisseurs professionnels et qui est consacré, d’une façon verticale et exclusive, à la robotique. Robolution a déjà réalisé sept investissements majeurs, dans tous les domaines : médecine, transport, énergie sans batterie, capteurs, logiciels. Syrobo, quant à lui, est un syndicat d’une cinquantaine de membres qui regroupe un grand nombre de sociétés de robotique de services en France. Il s’est constitué assez spontanément pour que les métiers de la robotique soient identifiés en tant que tel et que l’on ne retombe pas dans la même histoire que dans les années quatre-vingt, quand le jeu vidéo était rattaché… au syndicat de la métallurgie. Enfin, Innorobo est un salon professionnel que j’ai fondé. Il a la particularité de posséder une journée ouverte au public. Sa prochaine édition se tiendra du 1er au 3 juillet à Lyon. Son objectif est de montrer que les robots sont bien réels : le seul critère pour avoir un stand chez Innorobo, c’est d’avoir un robot qui fonctionne. Pas de vidéos, pas de dessins… L’intérêt c’est que c’est le seul endroit en Europe où vous pouvez voir fonctionner près de trois cents robots qui sont à la disposition des visiteurs (plus de 20 000 et chaque année plus nombreux). Cela ne relève plus de la science-fiction. C’est maintenant.

Par Thomas Lapras