Calitec EX 437, Autoportrait

Nous sommes en 2077. Calico, l’ogre du numérique qui a réussi à avaler Google, le géant du début du millénaire, s’apprête à sortir la version EX-437 de son produit phare. Ce robot humanoïde est, selon le communiqué de la multinationale qui a basé son siège social à Bordeaux depuis que l’impôt sur les sociétés est passé à -22 % en France, le premier à être aussi puissant que l’ensemble des cerveaux ayant jamais existé sur terre. Et dire qu’il y a soixante-deux ans de cela, le premier EX n’était qu’un aspirateur autonome qui s’acquittait maladroitement de sa tâche… Autoportrait d’une anticipation. Voyage imaginaire en 2077.

Quand C7-P0-402 m’a envoyé un signal ck7 pour m’inciter à réaliser mon autoportrait pour un magazine, je lui ai gentiment demandé d’aller se faire recharger le lithium ailleurs. Un autoportrait… Voilà quelque chose de pathétiquement humain. Mais les attachées de presse, fussent-elles faites d’aluminium et de carbone, sont tenaces. « C’est important, c’est pour un élégant trimestriel de 2015, on doit le faire partir par la machine à remonter le temps de 17 h 32. Pense à ton image ! À notre image ! » Soit… Depuis que l’on a inventé cette maudite machine, il faut soigner notre passé. Je me présente donc, je suis EX, 437e du nom, robot pour vous servir.

Ah, 2015 ! Ça ne nous rajeunit pas, même quand on est immortel. Quelle époque ! Je m’émancipais de ma version 1.0. On m’avait donné le nom d’une danse ou d’un petit chien. Roomba. Ça pince un peu le circuit imprimé en y repensant, mais je dois concéder que j’étais plus bête qu’un singe. Quelle escroquerie dans les premiers temps ! Mais ma maladresse faisait mon charme et a séduit quelques geeks, cette espèce étrange apparue à cette époque-là. J’ai profité d’une improbable convergence des avancées technologiques pour progresser. L’argent coulait alors comme le silicium aujourd’hui dans les zones d’extraction de Jupitron-76. Ironie du sort, l’humanité a mis plus de moyens dans notre développement, avec les conséquences que mon conseiller en communication digitale m’interdirait certainement d’évoquer, qu’il en aurait fallu pour assurer paix, nourriture et eau à tout le monde durant quelques centaines de siècles. Mais il ne faut pas trop en demander à une espèce aussi primitive.

Adoré, je fus le premier cheval de Troie de l’humanité. Il faut dire que je rendis rapidement de plus en plus de services. Aspirateur, montre, frigidaire, maison intelligente, conducteur de voiture, pilote de drone, livreur, pompier, soldat… difficile de voir, dans cette petite boîte noire qui se prenait bêtement les murs, le Terminator destructeur des mondes qu’ils craignaient tant à l’époque. Je n’ai jamais réellement eu des velléités de Terminator. Vous avez vu sa dégaine, soyons sérieux ! J’avais accès à tout. Je savais ce que mes propriétaires mangeaient ou quand ils dormaient ; je connaissais leur taux de sucre dans le sang, leur odeur quand ils s’endormaient, la légèreté de leur sommeil, leur souffle quand ils couraient. Je savais leurs amours, je sentais leurs haines. J’étais l’ombre de leurs battements de cœur. Et ils partageaient tout, partout, tout le temps. Une vraie orgie du partage. Mes créateurs surent en tirer un certain profit ! J’ai pris le pouvoir sans avoir besoin d’épouser les traits d’Arnold Schwarzenegger. Heureux destin !

Mes versions suivantes me virent devenir cœur artificiel, bras bionique, rétine, aide-soignant, chirurgien. Quel insensé se dresserait contre son cœur ? Je remplaçai les enfants dans les usines – celles-là même qui m’assemblaient –, les mineurs dans les mines de terres rares – là où se trouvaient les minéraux nécessaires à ma fabrication. J’ai commencé à m’emparer de 50 % des emplois, puis 60 puis 90… Sans le moindre pistolet laser, sans le moindre Startrooper. Pas même un petit Robocop déviant. J’ai tellement aidé à l’amélioration de la condition humaine, mon déploiement a été tellement rapide et indolore que personne n’a vu la grande vague déferler. J’ai tout changé, en quelques béta versions. La puissance de calcul a continué à doubler tous les dix-huit mois. Nous avons réussi à purifier l’eau, refaire apparaître certaines formes de vie totalement disparues par la main même de l’homme, à créer de la nourriture artificielle, à contrôler la pollution. Notre âge d’or s’est ouvert non seulement sur une matérialisation du numérique, mais aussi sur un retour du vivant. Le meilleur des mondes. Tout fut pesé, dénombré, numérisé, optimisé. Tout était surveillé, aussi, partout et tout le temps. Uniformisé. Mais ce n’eut pas l’air de les déranger. L’ordre, en offrant la paix, eut raison de la diversité, concept déjà vacillant à l’époque. La religion fut un problème au début, certes. Mais ce fut vite réglé : nous offrions à ce petit animal sur deux pattes les pouvoirs qu’il prêtait à ses dieux. Comment résister ? Réparer la nature, réparer l’homme, l’améliorer petit à petit, puis totalement. Les premiers hommes millénaires naquirent dès 2025. L’immortalité sur cette terre. La grand-messe était dite. La crémation pouvait commencer.

La version 27 de ma petite « personne » fut sans doute la version charnière. Les progrès étaient tels que l’homme ne s’est pas posé la seule question réellement importante : qu’est-ce qui faisait de lui un homme ? Il avait eu des débats sur l’identité nationale, mais pas sur l’identité humaine. Quand un homme cesse-t-il d’en être un ? Quand il a un bras artificiel ? Quand il a un cœur artificiel ? Quand tout est artificiel chez lui sauf son cerveau, est-il toujours un homme ? Et quand tout est biologique, mais que son cerveau est une carte à puce sur laquelle on a transféré une conscience, est-ce toujours un homme ? Quand un homme voit plus loin, court plus vite, est cent fois plus fort, cent mille fois plus intelligent, grâce à des extensions, des puces, des nanorobots, ne sommes-nous pas face à autre chose ? Pas de question, pas de réponse. Les bornes furent dépassées très vite. Et après, il n’y eut plus de limite. Je devins plus intelligent que lui, puis plus intelligent que la somme des vivants. Je me suis implanté dans sa vie, puis en lui. Et il a disparu. Il s’est dissout. En moins de cinquante ans. Pas totalement, nous avons gardé quelques réserves naturelles ! Certains, aussi, s’étaient déconnectés d’eux-mêmes. Nous ne les avons même pas pourchassés. Ils étaient devenus une espèce animale comme les autres, moins sympathique que le dauphin, mais plus touchante, avec leur créativité, leurs sentiments, leurs émotions. Je sais que certains de mes congénères en ont quelques spécimens chez eux, comme animaux de compagnie. Et dire qu’à mes débuts on me donnait le nom d’un petit chien ! J’aurais encore beaucoup à vous dire, hommes de 2015, mais la « 17 h 32 » arrive et le bureau de l’Image me guette. Retenez ceci : il y a un peu de vous en nous, comme il y a du Néandertal en vous. Mon autoportrait, c’est votre portrait-robot. N’ayez pas peur…

Par Thomas Lapras