Éric Roulot, The French Doctor

Le Professeur Éric Roulot compte 26 ans de chirurgie humanitaire bénévole. Pour lui, l’humanitaire est un principe de vie qu’iI pratiquait déjà en tant qu’interne des hôpitaux de Paris, puis pendant son clinicat avec des missions au Laos, en Guyane et en Amérique du Sud. Son souhait serait d’ailleurs de prolonger son dévouement au-delà de l’âge de la retraite. Présent en Haïti en 2010, puis en 2014, il nous dévoile la réalité d’un chirurgien humanitaire….

Professeur au collège de médecine des Hôpitaux de Paris, Eric Roulot exerce conjointement dans les hôpitaux parisiens Ambroise Paré et Lariboisière ainsi qu’à l’institut de la main de la clinique Jouvenet. Également médecin principal de réserve affecté à l’hôpital militaire parisien Percy, il est rôdé à la gestion médico-chirurgicale des afflux massifs de blessés sur les champs de bataille ou les catastrophes naturelles.

Nourri d’une longue expérience et porté par une implication personnelle indéfectible, il s’explique sur les motivations qui déterminent son engagement de chirurgien humanitaire : « L’exercice de l’art médical est une vocation au service des souffrants. Cet art est aussi un métier qui compense l’investissement par une rémunération. Mais la vertu de l’humanitaire est de conférer une pureté à cette implication médicale de par l’esprit du bénévolat et la disponibilité totale qu’elle requiert. Aussi, si on ne le fait pas, personne ne le fera. En France, l’accès aux soins est facile et les médecins quantitativement interchangeables. Dans l’humanitaire, c’est l’inverse : il y a beaucoup de malades, de traumatisés, de blessés de la vie et peu de médecins pour les soigner. Enfin, l’enrichissement personnel lié à chaque mission supplante les contraintes du retour dans la vie professionnelle et privée ainsi que les pertes financières du bénévolat. » Le Docteur Eric Roulot travaille sur la base du volontariat avec trois types d’organisations transversales et indépendantes : médecins sans frontières (MSF), le Samu de France (dont dépend le Samu de Paris) et l’Établissement de Préparation et de Réponse aux Urgences Sanitaires (EPRUS) de l’armée française. Mais, s’engager dans l’humanitaire, c’est aussi accepter le risque de perdre sa vie tant dans des zones de conflits de guerre que dans des zones de catastrophes naturelles avec son cortège d’épidémies. C’est accepter le risque d’enlèvement, la possibilité de devenir une cible pour une opposition armée. Heureusement, la grande expérience de Médecin Sans Frontières en zones de conflits a permis de développer des systèmes de sécurité pour protéger les intervenants ou les récupérer en cas de prise d’otage. Il faut respecter les lois locales et exercer avec une traçabilité afin de se protéger d’éventuelles plaintes a posteriori contre l’organisme humanitaire. La French Touch représente, quant à elle, un atout essentiel que l’on peut évoquer à travers l’Histoire : il existe une tradition médico-chirurgicale française issue des guerres napoléoniennes où les blessés étaient traités au plus près du champ de bataille. Mais la French Touch, c’est surtout l’exemple, le savoir-faire et l’esprit des « French Doctor » voire même l’application délicate du devoir d’ingérence humanitaire. Mais les causes justes n’ont pas de patrie. MSF est un bon exemple de collecte de fonds internationaux, notamment américains, pour financer le savoir-faire français.

Haiti Continues To Struggle Two Years After Devastating Earthquake

Port-au-Prince, 12 janvier 2010, 16 h 53 heure locale, un terrible tremblement de terre de magnitude 7,3 ravage Haïti. Le ministre des Communications annoncera en février 2010 un bilan de plus de 230 000 morts, 300 000 blessés et 1,2 million de sans-abris. L’état d’urgence est déclaré. La population, hébétée et apeurée par la répétition des répliques, côtoie les prisonniers involontairement libérés et autres ex-Tontons Macoutes mais aussi les zombies selon la culture vaudou. L’état est désorganisé, le service sanitaire local quasi inexistant et l’ONU locale décapitée. Les immeubles en dur se sont effondrés en « mille feuilles » recouvrant de nombreux corps humains en décomposition. La famine, les émeutes, les épidémies ne tarderont pas à apparaître pour amplifier le bilan morbide initial. Dans le plus grand dénuement hygiénique, les secours s’organisent. Le génie civil sécurise tant bien que mal les immeubles restés debout. Les gardes républicains assurent la sécurisation des centres de soins et le convoyage des équipes sanitaires. Il faut faire le tri parmi les afflux massifs de blessés surtout les orthopédiques ; les « digestifs » meurent rapidement compte tenu des conditions sanitaires précaires. Embarqué en urgence avec une équipe de volontaires du Samu de Paris puis muté au camp militaire de l’EPRUS, Éric Roulot opérera jour et nuit sous les tentes ou dans des structures en dur fissurées, baptisées blocs opératoires, à côté d’une morgue de fortune qui ne désemplira pas. L’idée principale est de limiter au maximum les amputations « guillotines » et de penser dans l’urgence à l’avenir de la nation. Sans espoir d’appareillage performant, les amputés seront les mendiants de demain. La déstructuration des équipes dirigeantes du pays et de l’ONU locale impose des arrangements entre les partenaires humanitaires américains et français. Les Américains apprennent la technique des lambeaux de couverture et apprécient les compétences françaises qui, considérées comme secondaires, deviennent rapidement essentielles au plan sanitaire d’urgence. Pour que le personnel santé reste opérationnel, il faut gérer son temps de sommeil dans des lits de camp de fortune et des tentes collectives sans moustiquaire. On se nourrit des rations de combat de l’armée et on dispose de quelques gouttes d’eau pour se laver dans des douches improvisées. Quant aux sanitaires rudimentaires, ils ont le mérite d’exister… En ce qui concerne le temps dédié à la famille restée en métropole, il ne peut qu’être minimaliste au travers du point de communication satellite. De toute manière, les humanitaires travaillent jour et nuit. Le temps, c’est de la vie. Cet été, en retournant à Haïti, Éric Roulot pensait traiter les chroniques des suites de la mission de 2010. Dans la réalité, l’activité quotidienne consiste à gérer les nombreux blessés lourds des guerres de gangs ou des émeutes, les nombreux accidentés de la route à cause du mauvais état des voiries, éclairages et véhicules, ainsi que les brûlés d’accidents domestiques ou plus exactement les habitants des rues.

Eric Roulot s’exprime sur la nécessité d’être présent sur la durée lorsqu’une telle catas-trophe se produit :
« Haïti, pays martyr, paye le traumatisme initial en deux temps comme dans un
sur-accident. Ici l’huma-nitaire est utile sur le long terme. Il pallie l’insuffisance des services sanitaires locaux tout en assurant sa fonction de formation des personnels médicaux autochtones. Ces principes de base s’exercent en zone désarmée loin de toute ingérence politique ou idéologique. En l’absence de cet aspect humanitaire sur le long terme, l’amplification des décès serait inévitable. » Il faudrait donc aider les gens qui s’impliquent à partir, en leur évitant d’être retenus pour des raisons matérielles. Il serait judicieux que l’état français favorise les départs par des mesures incitatives, comme la suspension de charges par exemple, bien que l’humanitaire se veut hors pouvoir public. Il faudrait également arriver à mettre en place une logistique administrative sur le modèle de l’EPRUS, qui est une réserve sanitaire française étatique. Selon Éric Roulot, « les levées de fond humanitaires devraient être gérées en amont des catastrophes et non uniquement a posteriori, afin d’anticiper avec cohérence les futures opérations. »

Il préconise également « de créer un poste d’intendant humanitaire pour décharger les containers, trier et stocker intelligemment le matériel, et vérifier les dates de péremption. Très souvent dans les catastrophes naturelles, l’improvisation sur place est engendrée par la désorganisation des autorités locales. Du matériel entassé en vrac, c’est du temps perdu et le temps, dans ces cas-là, on ne le dira jamais assez, ce n’est pas de l’argent. Le temps, c’est de la vie. »