Franck Zal, des vers et des hommes

La première fois qu’il a tenu un petit ver de Bretagne dans ses mains, Franck Zal ne se doutait pas qu’il portait, sans doute, un futur sauveur de l’humanité. Après vingt ans de recherches, cet enfant du Finistère, grand amoureux des océans, est en passe de créer, grâce à l’arénicole, du sang universel. Le ver, qui nous grignotera tous un jour, pourrait bien être notre salut. Découverte.

Les rapports de l’Organisation mondiale de la Santé sont sans appel : il manque 100 millions de litres de sang pour satisfaire les besoins de la population mondiale. Une demande sans commune mesure avec les disponibilités. En France par exemple, comme dans la plupart des pays industrialisés, seuls 4 % de la population donnent de son sang chaque année. C’est ce constat alarmant qui a fait basculer la vie de Franck Zal, alors que tout le prédestinait à une carrière ronronnante de chercheur en biologie.

Le congrès de cons

Nous sommes à la fin des années 80, Franck Zal n’est alors qu’un simple étudiant en DEA d’océanologie biologique. Son professeur d’alors lui propose de partir pour une mission de six mois dans le Pacifique pour étudier l’hémoglobine des invertébrés. L’intuition, que les systèmes circulatoires de ces petits organismes, vieux de plusieurs millions d’années, pourraient nous en apprendre beaucoup sur notre propre fonctionnement, lui vient alors. De retour en Bretagne, il commence à étudier l’arénicole. En 1992, il expose ses premières découvertes à une assemblée de savants réunis sous l’égide du Club du globule rouge. Arrivé avec ses esches, un peu à la manière de François Pignon dans « le Dîner de cons » avec ses allumettes, Franck Zal stupéfait son auditoire. Mais ses études lui prennent trop de temps. En 1999, il passe sa thèse et devient chercheur au CNRS, spécialiste de l’adaptation des organismes marins à leur environnement. Les vers rentrent sous terre ; il ne les ressort que lors de ses rares temps libres. Or les avancées sont bluffantes. En vidant des rats de 80 % de leur sang et en le remplaçant par l’hémoglobine purifiée des vers sur lesquels il travaille, il s’aperçoit que les rongeurs survivent. Les rats continuaient à vivre avec de l’hémoglobine de vers marins. Il dépose alors un brevet et monte une entreprise, Hermania.

Les vers ne nous mangeront pas

Ses découvertes sont aussi simples que révolutionnaires. Le sang est composé de différentes cellules ; mais son véritable intérêt réside dans sa capacité à transporter l’oxygène, le carburant de tout organisme vivant. Ce sont les globules rouges qui acheminent le gaz, via l’hémoglobine. Le sang de l’arénicole n’a pas de globules rouges. Une autre molécule lui sert de « transporteur d’oxygène ». L’absence de globules rouges, chez le ver de Bretagne, lui confère un caractère de donneur universel. Les applications sont vertigineuses, notamment dans le domaine de la transfusion. Une poche de sang peut être conservée un mois et demi environ, à une température de 4 °C. Des caractéristiques contraignantes qui expliquent en partie la pénurie mondiale et qui sont dues à la « périssabilité » des globules rouges. Mais l’arénicole produit de l’hémoglobine sans globules rouges, donc toutes ces contraintes sont balayées. Mieux, le « sang » peut être présenté sous forme lyophilisée pour être réhydraté par la suite. Il s’agit là d’une avancée majeure, aussi, dans le domaine des greffons. Jusqu’à présent, ceux-ci avaient une durée de vie hors corps, très faible : quatre heures pour un cœur, douze heures pour un rein. Avec la molécule, le temps de conservation est doublé pour un cœur, quadruplé pour un rein. Des propriétés de conservation qui s’avèrent être très utiles pour les personnes souffrant de diabète. Le diabète est la première cause d’amputation en France. En cause, les difficultés de cicatrisation des patients. Avec ce transporteur d’oxygène, la circulation sanguine est améliorée au niveau des plaies et la rémission est rendue possible.

Des 45 000 euros obtenus en 2006 pour la création d’Hermania dans le cadre du prix création-développement aux 850 000 euros levés auprès de Finisère Angles et d’Inserm Transfert Initiative, la « start-up » a connu un début de vie relativement lent, mais continu. Elle n’a trouvé que peu d’oreilles attentives auprès des autorités françaises. Il faut dire qu’en France le sang est un monopole d’État, géré par l’Établissement français du sang (EFS), à la tête d’un petit pactole de 936 millions d’euros de chiffre d’affaires. Chaque poche de sang, acquise gratuitement auprès des donneurs, est en effet revendue environ 180 €. L’Hexagone voit donc d’un mauvais œil cette nouvelle technologie appelée à le remplacer. Les États-Unis, eux, ont moins d’états d’âme. Hermania a signé un accord avec la Navy pour améliorer les transports de greffons. Si bien qu’en 2010, la petite entreprise bretonne a levé 3 millions d’euros (des fonds qui lui ont permis de lancer le développement d’un pansement pour les diabétiques et de continuer celui du substitut sanguin). En 2012, ce sont plus de 6 millions qui sont débloqués pour industrialiser le processus et ouvrir une ferme aquacole à Noirmoutier. Enfin, en 2014, 4 millions d’euros finissent dans les caisses d’Hermania pour continuer un développement qui n’est pas prêt de s’arrêter, au vu de l’importance des découvertes.

Par Thomas Lapras