Jack Lang, entre deux rives

Par sa faconde, sa volonté et son entregent, Jack Lang a réussi à faire taire les quelques critiques qui avaient suivi sa nomination à la tête de l’Institut du monde arabe, il y a maintenant deux ans. La vénérable institution est aujourd’hui remise sur de bons rails. Elle retrouve un rayonnement certain, au moment même où, après le carnage de Charlie Hebdo, les risques de tension entre les communautés n’ont jamais été aussi élevés. Entretien.

Comment avez-vous trouvé cette prestigieuse institution au moment de votre arrivée ? Quelles ont été les difficultés auxquelles vous avez été confrontées ?

Jack Lang : En effet, c’est une institution prestigieuse et belle. Il n’est pas anormal qu’avec le temps, une institution, celle-ci, ou une autre, ait tendance à se scléroser, à s’endormir ou à vieillir. C’est un phénomène assez normal. Il n’est donc pas mauvais, voire souhaitable, que l’on donne un souffle nouveau, un élan. C’est ce que j’aime faire. Donner des « coups de jeune ».   Quant au bilan, ce serait à vous de le tirer (rires) ! Mais chacun sent bien que cette maison a retrouvé des couleurs, de la vigueur, un rayonnement. Il suffit que vous alliez vous promener dans les couloirs de l’exposition dédiée au Maroc contemporain pour immédiatement constater que s’y pressent des jeunes et des moins jeunes. Pour beaucoup, ce sont des personnes qui ont trouvé le chemin de l’IMA pour la première fois. C’est un phénomène que nous connaissons depuis un an, à travers les trois manifestations qui ont dominé l’année : l’Orient-Express, le pèlerinage de la Mecque et le Maroc contemporain. Parallèlement, n’oublions pas que l’IMA c’est aussi, et d’abord, une institution culturelle, intellectuelle, de dialogue, d’échange. Nous avons multiplié les forums et les espaces de discussions. Les 15 et 16 janvier, nous avons par exemple accueilli un symposium sur les « renouveaux du monde arabe ». Trop souvent nous ne voyons du monde arabe que les violences, et pour cause, mais on oublie qu’il se passe aussi des changements, heureux, positifs. Il est vital que l’IMA soit un lieu de confrontation d’idées. Autour du Maroc contemporain, nous avons organisé une trentaine de rencontres sur les cultures, les religions, les droits des femmes, l’économie. Parmi quelques dates phares de l’année qui s’ouvre, il y aura aussi les rendez-vous de l’histoire du monde arabe. C’est un sujet qui mérite d’être creusé, approfondi. C’est une mission plus que jamais cruciale. Des historiens connus et moins connus viendront traiter, chaque année, d’un sujet important.

Alors que les fractures entre le monde « occidental » et le monde arabe semblent ne jamais avoir été aussi importantes, avec les drames que l’on sait, et alors que le monde arabe lui-même est déchiré par d’immenses tensions, quel peut-être le rôle d’une institution comme l’IMA ?

Quand vous faites reculer l’ignorance et les préjugés, vous contribuez à favoriser la compréhension, le dialogue, le respect et, à terme, la paix. C’est pourquoi, notre exposition sur le Maroc est placée sous le signe de la tolérance et du respect, grâce au Maroc lui-même. La Constitution de ce pays, que j’ai faite exposer à l’entrée dans plusieurs langues, est exemplaire, par son préambule qui revendique la diversité de son héritage culturel. Il est écrit dans la constitution que le Maroc se nourrit de ces influences arabo-musulmanes, berbères, méditerranéennes, africaines et hébraïques. Et ce message vaudrait pour d’autres pays, comme la France, pour d’autres pays arabes et même pour l’ensemble des pays du monde. Malheureusement, on se tape dessus. Les religions et les idéologies sont détournées de leur finalité spirituelle pour servir des entreprises de conquêtes, d’oppression et de violence avec les conséquences ô combien tragiques que l’on connaît. Il faut absolument se garder de penser que l’islam est un tout, car c’est une manière parfois trop heureuse de dissimuler l’arabophobie. Mais le rejet des autres cultures, des religions et des autres visions du monde est très inquiétant. Pour autant, je reste optimiste. C’est mon tempérament positif. Les manifestations qui ont suivi les drames de janvier me confortent dans cette idée. Je suis dans l’optimisme malgré les représentations caricaturales et les violences terriblement réelles. La majorité des gens, en France, ne se reconnaissent pas à travers les expressions extrémistes et fanatiques, d’où qu’elles viennent. En réalité, la France est un pays très mélangé, n’en déplaise aux purificateurs de tout bord. C’est ainsi, la France est ainsi construite. La France s’est construite de siècle en siècle par alluvions successives. Au Moyen-Âge, le territoire français n’était pas aussi grand. La royauté a progressivement conquis des terres, sur la Bretagne, sur l’Occitanie, etc. La fusion entre la Bretagne et le royaume de France est relativement récente. Elle date du mariage de Louis XII avec Anne de Bretagne à la fin du XVe siècle. Longtemps après, les Bretons ont été méprisés, rejetés et maltraités. Idem pour d’autres peuples qui composent la nation française. La Corse est française depuis peu, depuis la Révolution. De plus, les personnes qui aujourd’hui viennent du monde arabe en France ne sont plus les mêmes que celles qu’on a fait venir par camions et avions, destinées à faire tourner les usines ou à servir de chair à canon pendant les guerres. Il y a, en France, je crois, 25 000 étudiants originaires du monde arabe. Pas assez. La France est le troisième pays d’accueil des étudiants du monde entier, et j’aimerais qu’il soit le premier. Ces étudiants apprennent la langue, la culture. Ils apportent aussi leurs talents et, si un jour ils reviennent dans leurs pays, ils seront des sources de compréhension et d’échanges. Donc tous ces gens, qui invoquent l’intérêt national, en vérité ne se rendent pas compte que leurs idées sont contre l’histoire, qui s’est construite par apports successifs, et contre le futur. J’aimerais qu’à partir de l’IMA et en lien avec d’autres institutions, nous puissions montrer cette force française née de cette variété qui la compose. C’est une grande force pour l’avenir et pour faire face aux fanatismes. Il faudrait s’en réjouir, s’en féliciter. Je suis favorable à tous les métissages. Métissage ne veut pas dire qu’on perd son identité, mais qu’on l’enrichit, au contraire. On va essayer d’imaginer des actions et des événements autour de cela.

Quel est, concrètement, l’état du rayonnement de la France au Proche et au Moyen-Orient ? A-t-elle toujours une voix qui porte ? Un rôle à jouer et les moyens de le jouer ?

Oui ! Heureusement, là encore, il y a la société civile : les entrepreneurs, les investisseurs, les artistes, les intellectuels, les professeurs qui, un peu partout, sont présents. C’est très variable d’un pays à l’autre. Il n’y a pas une réponse unique. Les instituts culturels français sont brillants et très implantés. En Algérie, nos initiatives se sont multipliées ; en Tunisie, je pense que la France va accompagner de façon très active la construction de la démocratie. Même dans les pays du Golf – qui étaient davantage sous l’influence anglo-saxonne – nous avons des implantations prestigieuses : la Sorbonne Abu Dhabi, le Louvre Abu-Dhabi. Le Qatar est un pays extraordinairement francophile et, à travers certains de ces dirigeants, francophone. L’émir actuel, que nous avons reçu il y a quelques semaines, parle très bien français, son frère aussi ; sa sœur, la princesse Al-Mayassa parle remarquablement français. Il y a certainement des régressions, qui ne sont pas liés seulement à la politique extérieure de la France, mais aussi aux politiques intérieures. Des erreurs qui ont été commises, je ne citerai aucun nom, en matière d’éducation, qui ont fait reculer le français et même l’arabe que l’on croyait démodé. C’est très long à expliquer, très complexe. Certains hauts responsables, comme Sa Majesté le roi du Maroc, en sont conscients. La politique extérieure de la France depuis que François Hollande a été élu président de la République est une politique très appréciée dans tous les pays du monde arabe. J’aimerais qu’on soit plus offensifs – être offensifs pour transmettre certaines valeurs auxquelles nous croyons, une certaine culture, une certaine forme d’éducation. Cela réclame aussi que l’on soit hospitaliers. J’en reviens à votre question de tout à l’heure : non seulement je ne me plains pas, mais je me réjouis quand des étudiants, des intellectuels, des chefs d’entreprises, des investisseurs, viennent en France. Ils sont les bienvenus ! C’est par un phénomène d’aller-retour entre les uns et les autres que l’on construit un monde nouveau. C’est l’avenir du monde. Pas seulement l’avenir de la France. Continuer à vouloir construire le monde sur la base de nationalismes étroits, du fanatisme, c’est le tuer. Il faut que les démocrates de tous les pays se tiennent la main et que nous nous servions des drames que nous traversons pour retisser nos liens et faire front commun contre le fanatisme et l’extrémisme. L’Institut du monde arabe doit servir de tête de pont pour mener ce combat.