Jean-Paul Claverie, la fondation d’un empire

« Le succès économique de nos marques à l’étranger est étroitement lié à un grand intérêt universel pour la culture française. Il est bien naturel qu’en retour, le groupe LVMH s’investisse dans un soutien actif à l’art et à la culture », explique Jean-Paul Claverie. Pour comprendre la démarche du groupe, nous avons interviewé ce conseiller du président Bernard Arnault, qui est également le directeur du mécénat du groupe LVMH.

Sous l’impulsion personnelle de Bernard Arnault, le groupe LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy) est engagé depuis 1991 dans le mécénat culturel. Quelles sont les grandes caractéristiques de cette action telles qu’elles ont pu se préciser au cours de ces années ?

Jean-Paul Claverie : Il faut tout d’abord souligner que l’ouverture de la Fondation Louis Vuitton, qui a pris le nom de la plus emblématique de nos marques, ne met pas fin au mécénat du groupe ou des marques du groupe. Par exemple, nous venons de signer un accord important avec l’établissement public du Château de Versailles, pour la restauration du Hameau de la Reine. Notre action se poursuit donc en faveur de la réhabilitation de monuments historiques, de grandes expositions nationales, de l’enrichissement des collections nationales et de la création contemporaine. Si l’on veut trouver une constante en matière d’art, notre choix a toujours été de soutenir les artistes qui ont opéré une rupture, ceux après qui la vision du monde ne sera plus la même. C’est le point commun aux 35 grandes expositions que nous avons soutenues. Mais nous sommes aussi très sensibles à maintenir des liens avec le patrimoine, matérialisé au sein de notre propre groupe par des savoir-faire qui peuvent quelquefois remonter à dix générations d’artisans d’art.

Le bâtiment créé par Frank Gehry est une œuvre d’art en soi. L’intention première est-elle de laisser une trace durable dans le patrimoine culturel parisien, voire international ?

Que ce soit ou non l’intention première, on ne peut plus douter que cette trace sera durable et que la Fondation participe désormais à l’attrait touristique de Paris, comme d’autres grandes institutions. En fait, l’architecture emblématique du bâtiment révèle l’engagement artistique du groupe. Elle représente un parti-pris. Elle traduit directement une volonté : soutenir l’art en mouvement, l’art qui se construit. Lorsque le projet a été retenu, il était techniquement irréalisable. Pour respecter le geste de l’artiste, il a fallu déposer 30 brevets d’innovation. Cette discrète, mais lourde, phase d’études et de recherches est aussi une contribution significative à l’architecture contemporaine. L’ensemble du projet relève d’ailleurs d’un acte de mécénat total puisque, au terme des 55 ans de bail avec la Ville, le bâtiment reviendra aux Parisiens, pour poursuivre de façon pérenne cette mission artistique. Il restera un acteur à part entière de la vie culturelle française.

Quel bilan tirez-vous des premiers mois qui ont suivi l’ouverture de la Fondation Louis Vuitton ?

L’attrait exercé par la Fondation sur les publics français (et étrangers, déjà présents à 30 % de la fréquentation) se traduit dans les chiffres : plus de 400 000 visiteurs les trois premiers mois, alors que nous tablions sur 700 000 visiteurs annuels. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que les moins de 26 ans représentent un quart de la fréquentation, grâce à une politique tarifaire ciblée, et aussi qu’on s’y déplace en famille. Clairement, la programmation, très riche, a attiré les visiteurs à l’échelle internationale, mais le bâtiment aussi, qui est une curiosité en lui-même.

Après le succès incontestable de l’inauguration, quels sont vos objectifs à court et moyen terme ?

Parallèlement aux accrochages successifs de la Collection, proposés selon ses quatre axes référents (contemplatif, popiste, expressionniste et musique/son), et outre l’exposition consacrée à Frank Gehry qui s’est terminée à la mi-mars, la Fondation développe son programme d’expositions temporaires au rythme de deux par an, selon ces mêmes quatre axes. Notamment, l’exposition Les Clés d’une passion réunit depuis le 3 mars un ensemble d’œuvres exceptionnelles, avec un symposium sur les questions qui mobilisent l’histoire et le marché de l’art. Au-delà de cela, la Fondation poursuit son travail de fond, ses actions pluridisciplinaires, notamment grâce à l’auditorium qui permet l’ouverture à d’autres formes artistiques et à la réflexion, mais aussi avec sa politique de commandes d’œuvres et son programme pédagogique.

La Fondation a-t-elle, ou aura-t-elle, des liens avec les grandes institutions, principalement publiques ? Remplit-elle de facto une mission de service public ?

La Fondation s’est mise au service du public. Elle est un engagement citoyen et elle tient une place originale au sein des grandes institutions culturelles. Il faut souligner que le propre d’une fondation privée est de pouvoir opérer des choix et que le rassemblement des œuvres – surtout dans un lieu comme celui-là — se veut, en soi, un acte de création, alors qu’un musée public est davantage contraint à l’exhaustivité. Les missions sont de fait assez complémentaires.

Quel chemin personnel vous a conduit des fonctions de conseiller auprès de Jack Lang, alors ministre de la Culture, à celles de « Monsieur Mécénat » auprès de Bernard Arnault, président de LVMH ? 

Sans être ni politique ni énarque, après des études de médecine et une thèse en droit international, j’ai eu la chance de passer plusieurs années très enrichissantes au cabinet de Jack Lang, alors ministre de la Culture. Le tournant a été ce déjeuner, dont j’ai encore la date en tête, 28 août 1990, avec Bernard Arnault, où, déjà, nous avions évoqué un projet de fondation. Depuis, presque 25 ans ont passé dans ces fonctions passionnantes au sein d’un groupe qui sait jeter des ponts entre le patrimoine, qui est le sien, et la création la plus contemporaine, voire la plus provocante, dans laquelle il n’hésite pas à s’engager.

De ce poste d’observation privilégié qui est le vôtre, quel regard portez-vous sur le monde de la création contemporaine, alors que celui-ci est agité par de nouvelles polémiques, artistiques et économiques ?

Le problème est ce lien de plus en plus étroit entre l’art et le marché, ce qui conduit parfois à affirmer que la création est malmenée et à proférer des accusations de spéculation et de manipulation. En fait, on ne sait jamais ce que l’histoire retiendra des artistes qui ont été à la mode à tel ou tel moment, surtout une fois calmées les pressions économiques. Ce qui est sûr, c’est que la collection regroupée par Bernard Arnault relève de ses choix totalement personnels, avec Suzanne Pagé, Directrice artistique de la Fondation, et aussi moi-même comme médiateurs éclairés. Tous les achats se font sur appréciation passionnelle, mais aussi scientifique, évidemment sans recherche de diversification commerciale. Comme les musées publics, mais sans y être contraint par la loi, la Fondation n’a jamais revendu une œuvre entrée dans sa collection.

Propos recueillis par Thomas Lapras