Jean-Paul Cluzel, l’omnivore

Jean-Paul Cluzel est un homme de combats, ou plus justement de missions. Tour à tour président de Radio France, instigateur du projet Erasmus, directeur de l’Opéra de Paris et président de la Réunion des musées nationaux, il a dépoussiéré la vitrine alanguie du Grand Palais. Fortement engagé en faveur de la cause homosexuelle, Jean-Paul Cluzel connaît le prix de la modernité. Rencontre avec une force en mouvement.

Vous avez posé dans le plus simple appareil pour le premier calendrier d’ACT-UP et vous avez célébré le couple que vous formez avec Bertrand Delanoë. Comment concilier cela avec votre appartenance aux hautes sphères du pouvoir ?

Jean-Paul Cluzel : D’abord, je n’ai pas posé « dans le plus simple appareil » pour le calendrier d’ACT UP : j’étais simplement torse nu. Puisque le concept même de ce calendrier et du photographe qui l’a réalisé, Vincent Malléa, était de montrer la diversité des personnes tatouées, cette « diversité » elle-même étant un élément très fort de la société française d’aujourd’hui. J’ai une attitude militante, non pas pour moi-même ou pour les gens de mon milieu culturel et social, pour lesquels être gay ne pose guère de problème. Je l’ai pour ces jeunes adolescents souvent en butte à leur famille ou à leurs copains. Le taux de suicide des jeunes homos est le double de celui de leur classe d’âge. Des jeunes sont chassés de leur famille le jour de leur majorité. Aujourd’hui, dans le milieu professionnel, cela reste dur d’être homo dans beaucoup d’entreprises. Il faut que cela change. Ce n’est pas un combat différent de celui des autres minorités, y compris de cette « minorité » majoritaire que constituent les femmes. Il me semble important que les chefs d’entreprise gays le fassent savoir. Une femme chef d’entreprise, ou un journaliste français du 20 heures d’origine maghrébine ou africaine, ça se voit : c’est un signal positif adressé à toutes les femmes et à tous les jeunes de banlieue. Généralement, un gay, ça ne se voit pas. Il faut donc que nous soyons plus nombreux à dire ce que nous sommes, afin que nos semblables aient à leur tour la possibilité d’être eux-mêmes sans se cacher. La France n’est pas particulièrement en retard sur ce terrain. Elle n’est pas en avance non plus. Les cortèges de « La manif » pour tous » ont donné une image déplorable de notre pays à l’étranger, celle d’une nation conservatrice et arriérée, ce qu’elle n’est pas. Je me bats contre ce conservatisme d’arrière-garde et pour une citoyenneté moderne adaptée à la vraie France : celle « qui épouse son siècle » selon la belle formule du Général De Gaulle.

Vous êtes nommé par Nicolas Sarkozy, en septembre 2009, à la tête de l’établissement public du Grand Palais avec mission de rapprocher ce dernier de la Réunion des Musées Nationaux. Expliquez-nous l’intérêt de cette fusion de deux grands établissements publics dont vous prendrez la présidence en janvier 2011 ?

Il y avait deux raisons, empreintes de bon sens, à cette fusion. La première est que le Grand Palais était divisé en deux parties rivales : la Nef d’un côté et les Galeries Nationales de l’autre. À partir de là, il n’était pas possible de bâtir une programmation cohérente ni de construire une image de marque forte aux yeux du public et de nos clients. La seconde est que la Réunion des Musées Nationaux ne réunit pas au sens juridique les musées publics français : elle n’est qu’un établissement public à la disposition d’autres établissements publics culturels pour mutualiser certaines fonctions afin de réaliser des économies d’échelle. L’ancien établissement n’avait donc aucun actif qui lui était réellement propre. L’adjonction du Grand Palais apporte un pôle de stabilité et de fierté qui nous permet une relation plus équilibrée avec les grands musées, et qui nous aide également à l’international.

Qu’est-ce qui caractérise l’ADN de votre mission et quels sont vos projets pour 2015 ?

Tout ce qui fait que le Grand Palais occupe une part très spéciale dans l’univers de la culture. Au sens large, il s’agit d’une alliance, que j’espère étonnante et détonnante, entre les grandes expositions des galeries nationales, cet automne avec Hokusaï, Niki de Saint Phalle mais aussi une rétrospective complètement inédite de la création en Haïti, de l’indépendance à nos jours, avec toute une série d’évènements conçus pour être hors du commun, de la Biennale des Antiquaires à une gigantesque patinoire de Noël, en passant par les concerts de musique électronique, la FIAC ou Paris Photo. C’est ce mélange que j’entends poursuivre. Il ne faut toutefois pas oublier que la Réunion des Musées et du Grand Palais ne se limite pas à ce dernier. C’est une entreprise culturelle qui réalise
120 millions d’euros de chiffre d’affaires, et reçoit très peu de subventions de l’État, moins de 19 millions d’euros, soit 14 % de nos recettes. La moitié de ce chiffre d’affaires vient des boutiques que nous gérons dans les grands musées français. Nous avons aussi des conférenciers, une agence de photo et une maison d’édition. Tout cela nécessite une gestion rigoureuse et une modernisation constante. C’est sans doute la partie la plus délicate de mon travail, et la moins connue du public. Il y a aussi nos développements en cours à l’étranger. Je pense à Abu Dhabi, bien sûr, à des productions d’exposition en Chine, à Shanghai plus particulièrement, ou en Asie Centrale. Mais il s’agit encore de négociations et je ne souhaite pas en dire trop avant qu’elles aient abouti. Au final, il s’agit de faire vivre cette entreprise de service public culturel au rythme du XXIe siècle.

À vos yeux, le Grand Palais pourrait-il avoir son homonyme étranger tout comme le Louvre ?

Non. Le concept du Louvre Abu Dhabi est fondé sur le prêt d’œuvres provenant de collections du Louvre, et d’autres grands musées nationaux français, comme Orsay ou Pompidou. Le Grand Palais n’a pas d’œuvres en propre, et n’a donc rien à prêter. Notre capital, c’est le Grand Palais lui-même, le plus grand bâtiment de verre et d’acier au monde. Cela ne peut pas s’exporter, et je souhaite que nous restions uniques. Nos grands clients, par exemple les grandes maisons de couture ou de mode, comme Chanel ou Hermès, y tiennent beaucoup. En revanche, nous avons déposé la marque « Grand Palais », car il faut nous réserver la possibilité d’utiliser notre image, en France ou à l’étranger.

 En 2012, François Hollande vous confie une mission d’évaluation sur l’avenir de la société publique audiovisuelle extérieure à la France, France Medias Monde. Quelles sont les grandes lignes de cette évaluation mettant en exergue les atouts et les carences françaises à ce sujet ?

La création d’une nouvelle société publique réunissant Radio France Internationale et France 24 répondait à une idée logique à l’heure du multimédia. Mais elle avait été mal mise en œuvre, en partant du postulat que la radio est un peu démodée et que l’avenir est à la télévision. Il fallait rétablir un climat de confiance entre les deux équipes et substituer à des collaborations forcées la volonté de rassembler les moyens pour aboutir à une information et à des programmes du meilleur niveau mondial. Aujourd’hui, satisfaire le téléspectateur, l’auditeur ou l’internaute est une tâche redoutable, car les sources d’information fiables se multiplient, et chacun, depuis sa tablette ou son smartphone, reste connecté à tous les médias français et étrangers. Cela peut facilement rendre obsolètes les grands réseaux de radio ou de télévision internationaux, comme la BBC ou CNN. Le cas des chaînes arabophones est très différent, car il s’agit de chaînes presque « militantes », qui ne se situent pas sur le même terrain. Il fallait donc apporter quelque chose d’original dans un monde saturé d’informations, tout en réaffirmant avec force qu’en Afrique francophone, où la liberté d’information en est à ses débuts, RFI et France 24 tiennent une place unique dans le développement d’une citoyenneté moderne. Marie-Christine Saragosse, la présidente de France Medias Monde est en train de réussir ce pari, je crois.