Les fantômes de Saint-Germain des Prés

Chaque jour, des milliers de touristes visitent ce quartier de Paris auréolé de la légende des artistes et des intellectuels qui y ont vécu. Mais Saint-Germain-des-Prés n’est plus ce qu’il était. Les librairies cèdent la place aux boutiques de luxe. Les éditeurs déménagent en périphérie. Les auteurs sont de moins en moins écrivains. À la terrasse du Flore ou des Deux Magots, on lit son journal sur une tablette. Et les starlettes de la téléréalité ont remplacé les lauréats des prix littéraires…

Par Jean-Pax Méfret

C’est au petit matin que les ombres surgissent. Quand les vapeurs de l’aube libèrent l’imaginaire des couche-tard, Saint-Germain-des-Prés revit au souvenir de celles et ceux qui ont rendu ce quartier mythique. La brume du lever du jour enveloppe les façades du Flore, des Deux Magots et de Lipp, ces endroits de légende où les rêveurs cultivés s’emploient à retrouver les empreintes des célébrités des Arts, des Lettres et de la Politique qui ont fréquenté ces lieux.

De MauRras a prevert

Les images s’amoncellent pour les chercheurs avisés. Au premier étage du Flore, en novembre 1899, Charles Maurras qui habite à deux pas, rue du dragon, noircit des feuillets de ses écrits monarchistes et crée le premier numéro du bulletin de l’Action française. Il le raconte dans son livre de souvenirs politiques précisément intitulé « Au signe de Flore ». L’établissement est le quartier général de l’AF. L’organisation y dépêche ses agents de liaison, distribue ses consignes aux camelots du roi à la canne agressive. Pendant que dans la salle du rez-de-chaussée, indifférents à cette atmosphère militante, de paisibles joueurs de dominos font claquer sur les tables de bois leurs petits rectangles d’ivoires. Le Flore, en ce temps-là, n’a pas un grand prestige. Il souffre de la concurrence exercée par ses deux voisins : Les Deux Magots, dont l’une des terrasses s’étale jusqu’au parvis de l’église de Saint-Germain-des-Prés, et Lipp, un restaurant à choucroute et fromages d’Alsace que vient de racheter, en 1920, Marcellin Cazes, un Aveyronnais natif de Laguiole. Lipp a une clientèle cossue de ventres bedonnants avec décorations au revers des vestons et au bras de jeunes femmes pulpeuses. On y dine pour pas cher. L’établissement est déjà l’annexe de l’Assemblée nationale et du Sénat. Les adversaires s’y défient du regard. Le sulfureux Stavisky en fait sa cantine. La brasserie reçoit également le Paris de la Littérature, du Théâtre et du Barreau. Gide apparaît, frileux, un châle sur les épaules, Louis Jouvet y a son rond de serviette de même que l’éditeur Gaston Gallimard. Malraux y fête, en 1933, avec Saint-Exupéry son prix Goncourt pour La Condition humaine. Des étudiants viennent aussi y boire des bières en fin de soirée. Parmi eux des camelots du roi qui, dans le climat de tensions politiques à la veille de la victoire du cartel des gauches, seront à l’origine d’une rixe suscitée par la présence de Léon Blum qui partageait une choucroute avec son épouse.

– En quelques minutes la bagarre devint générale, raconte Léon-Paul Fargue, poète, chroniqueur mondain et marcheur infatigable qui a laissé un livre remarquable Le Piéton de Paris. Je reçus, moi, spectateur qui n’avait pas quitté sa place, une carafe réactionnaire lancée à toute volée, à angle aigu, comme par un service de tennis un peu raide, et qui me blessa à la jambe….

L’incident va dresser, dans Saint- Germain-des-Prés, des frontières qui n’existaient pas jusqu’alors. Le Flore, qui a déjà ouvert ses portes à Guillaume Apollinaire accusé d’avoir volé le portrait de la Joconde, accueille avec le sourire les clients scandalisés par l’échauffourée de Lipp, il recueille également les rejetés des Deux Magots : Prévert et sa bande jugés trop dissipés et pas assez argentés. Ce sera donc au Flore que le poète Jacques Prévert, chapeau en arrière et clope au coin des lèvres, célèbrera le succès du Front populaire avec ses camarades du théâtre ouvrier du Groupe Octobre – baptisé ainsi en hommage à la révolution bolchévique – encartés au Parti communiste. Désormais, la petite troupe bruyante et fauchée occupe l’établissement du lever au coucher du soleil et joue les prolongations nocturnes. Avec eux, il y a souvent un enfant de quatorze ans qui fera carrière au cinéma et dans la chanson : Marcel Mouloudji, talentueux interprète de rengaines réalistes qui marqueront leur époque. Et un musicien sans le sou, Joseph Kosma !

Le prix des deux magots

Aux Deux Magots, qui tient son nom des figurines chinoises qui trônent dans sa salle, l’ambiance est plus soignée malgré les nombreux écarts de langage des surréalistes menés par André Breton et Aragon. Auguste Boulay, le propriétaire des lieux, veille à ce que les clients de son établissement soient toujours correctement vêtus. Il n’hésite pas à en interdire l’accès aux gens sans veston ! Jacques Chardonne, Stefan Zweig, Léo Larguier, Elsa Triolet… le casting est « so chic » ! Mécontent de l’attribution du Goncourt à Malraux, en 1933, des écrivains décident de créer le prix des Deux Magots, moins académique et moins convenu. Le premier lauréat est Raymond Queneau pour son livre Le chiendent. Cet ancien surréaliste, futur directeur de L’encyclopédie de la Pleïade, série histoire des littératures, obtiendra, plus tard, un grand succès populaire avec son roman adapté au cinéma et au théâtre Zazie dans le métro. Il est également l’auteur de nombreuses chansons dont Si tu t’imagines interprétée par Juliette Greco.

Fixé à 1300 frs, le montant du prix est collecté parmi les clients de l’établissement. Queneau l’empoche, remercie son monde puis il passe au Flore où sont ses amis de la bande à Prévert ! La fête dure toute la nuit. Jusqu’à plus soif. La joyeuse équipe s’endort sur place, affalée sur les chaises, allongée sur les tables. Au matin, le café a l’aspect d’une salle d’attente de hall de gare. Les frères Prévert, qui ont eu la force de rentrer chez eux rue de Tournon, sont goguenards devant le spectacle. Le patron du Flore regarde la scène avec philosophie. Sa décision est prise : il met en vente. Une clientèle – particulière, certes – continue à fréquenter l’établissement. Des marginaux, des artistes vêtus de sombres. On déclame des poêmes, on chante à capela, on boit du vin. Le Groupe Octobre disparaît en même temps que le Front populaire mais ses membres – entre autres : Raymond Buissière, Jean-Louis Barrault, Marcel Duhamel, Yves Allégret, Maurice Baquet… – mènent séparément leur carrière avec succès. Ils se retrouvent toujours au Flore et leur notoriété commence à produire ses effets. La terrasse du boulevard Saint-Germain est pleine. Tout le monde semble se connaître. Une grande famille ! Cette atmosphère plaît à Paul Boubal, un Auvergnat qui cherche une affaire à Paris. Il est tenté par un établissement en vente porte de Vincennes, mais son épouse est séduite par Saint-Germain-des-Prés. Boubal, ancien serveur au Bœuf sur le toit, se laisse convaincre. Le café change de main. La guerre est proche. Puis la débâcle, l’exode, l’occupation.

Au Flore, le nouveau patron fait installer un immense poêle à charbon. Simone de Beauvoir, qui fréquentait le Dôme à Montparnasse, décide de se rapatrier sur Saint-Germain-des Prés et prendre ses habitudes au Flore.

– Je m’efforçais d’y arriver dès l’ouverture pour occuper la meilleure place, celle où il faisait le plus chaud, à coté du tuyau de poêle.

Sartre, arrêté en juin 1940 sur le front des Vosges, ne va pas tarder à être libéré du stalag. Après dix mois d’internement, il rentre à Paris et rejoint Le Flore, lui aussi.

– Nous nous y installâmes complètement. De 9 heures à midi : travail. Nous allions déjeuner. À 2 heures, nous revenions et nous causions avec des amis que nous rencontrions jusqu’à 4 heures. Puis travail jusqu’à 8 heures (…) Cela peut sembler bizarre mais nous étions au Flore chez nous.

– Je suis resté longtemps sans savoir qui c’était, a confié Boubal à Boris Vian. Jusqu’au jour où on a demandé Sartre au téléphone. Je l’ai vu se lever et il m’a dit « c’est moi qui m’appelle Sartre ». (…) Par la suite, les coups de téléphone devenaient si nombreux que j’avais jugé utile de lui affecter une ligne spéciale.

Le Flore immense salle de travail

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir forment un couple depuis leur agrégation de philosophie en 1929. Lui, un mètre cinquante-trois et atteint de strabisme, reçu premier. Elle, dix centimètres de plus, élancée aux yeux bleus, admise seconde. Il est son ainé de trois ans. Il l’appelle « Castor », un surnom attribué à Simone par un de leurs amis anglophones. Prononcé à l’anglaise, Beauvoir donne « beaver » qui signifie : castor, mais aussi vagin en argot américain, ce qui n’échappe pas à ce duo libertin enclin au triolisme. Sartre et de Beauvoir logent en chambre séparée dans le même hôtel. C’est l’usage, à l’époque : on habite en « meublé » comme la plupart des écrivains et des artistes fréquentant le quartier. Bientôt, plusieurs d’entre eux s’installeront à la Louisiane, rue de Seine, pour partager leurs gites, leur corps, leurs repas, petits déjeuners inclus. Juliette Greco alias Toutoune, l’égérie de Saint-Germain-des-Prés y vivra en mai 1948 une intense et brève histoire d’amour avec le célèbre trompettiste Miles Davis, compositeur de la musique du film de Louis Malle L’Ascenseur pour l’échafaud. Sous l’occupation, Saint-Germain-des-Prés est mieux fréquenté que Montparnasse. « Trop de vert de gris au Dôme ! » déplore Simone de Beauvoir. Il y en a quand même aussi au Deux Magots ou chez Lipp, mais la rusticité du Flore convient moins aux officiers de la Wehrmacht. Sous la lumière pâlotte des lampes à acétylène, le café est une immense salle de travail pour auteurs frileux d’où naitront des romans, des essais, des scénarios, des esquisses, des chansons à succès ! Sartre y écrit Les Chemins de la Liberté, une grande partie de L’être et le néant et sa pièce Les Mouches qui suscita quelques polémiques à la Libération. Simone de Beauvoir Tous les hommes sont mortels…

C’est la guerre. Et le Flore résiste… au froid. Le poêle de Boubal, même s’il crache des flammes, dégage une fumée épaisse et empeste l’air, devient un véritable objet de culte pour la clientèle. Un totem faisant de plus en plus d’adeptes sans remplir pour autant les caisses du patron qui a du mal à faire renouveler les verres.

— Chez moi, on vient plus pour parler et écrire que pour consommer, regrette-t-il, son éternel tablier bleu noué autour des reins. Ici, on peut penser toute la journée devant un café crème. Ah ! Si M. Thierry Maulnier buvait autant de chartreuses qu’il noircit de feuillets ! Et M. Mouloudji ! Tout l’après-midi l’autre jour, tout l‘après-midi au premier étage, avec un seul verre… Il est parti à sept heures, il avait écrit tout un livre ! Sartre, de Beauvoir et les autres… Ils occupent tous une table chacun ! Il n’y a du monde qu’autour de M. Prévert où on chahute beaucoup. Mais même M. Prévert, je ne peux pas dire que c’est ce qui s’appelle un bon client.

Le patron du Flore bénéficiera par la suite du prestige de ces habitués « sans argent ». Elle lui en rapportera beaucoup après guerre, dès la Libération. L’écrivain, poète et musicien Boris Vian précise dans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés : « Le lancement du quartier est en grande partie dû aux écrivains et à leur renom littéraire. Si les tôliers du coin avaient trois sous d’honnêteté, Simone de Beauvoir et Sartre devraient consommer gratis dans tous les bistrots qu’ils ont lancés ! »

Acquis, légendes et souvenirs

La popularité de Sartre explose comme un feu d’artifice au-dessus de Saint-Germain-des-Prés après la générale de sa pièce Huis clos au théâtre du Vieux Colombier en 1944. Neuf mois plus tard, sa conférence sur « l’existentialisme » provoque enthousiasme et dévotion. Toute la presse publie des reportages sur ce « territoire » occupé par une population marginale qui possède ses codes et veille jalousement à son indépendance d’esprit, qui vit la nuit et dort le jour. Les journalistes abordent le quartier à la manière d’ethnologues. Les habitués des caves étroites de Saint-Germain où l’on danse le be-bop dans les vapeurs d’alcool et la fumée du tabac sont qualifiés de troglodytes.

Au Tabou, rue dauphine, temple des existentialistes et des zazous où Vadim guette un réalisateur pour obtenir un rôle, Boris Vian joue de la trompette, Juliette Greco chante devant un public de couturiers, de mannequins, de photographes, de musiciens, d’étudiants. Mais aussi face aux anciens des journées frileuses du Flore dont les noms commencent à scintiller. Paroles de Prévert est un succès. Ses Feuilles mortes pour Greco, et son poème Barbara pour Montand deviennent éternels. Marcel Duhamel crée la fameuse Série Noire, Albert Camus partage, avec son jeune interprète Gérard Philippe, le triomphe de Caligula. Les petits cabarets aux scènes minuscules paient souvent leurs artistes débutants d’un sandwich et d’un ticket de métro ! Léo Ferré chante à La rose rouge et au Quod libet.

Saint-Germain-des-Prés vivra sur ses acquis, sur ses légendes, sur ses souvenirs le temps d’une génération. Aujourd’hui, le quartier est culturellement sinistré, regrettent certains nostalgiques du passé. La page se tourne sur cette fantastique époque où les écrivains tels Laurent ou Blondin faisaient des blagues de potaches puis partaient, comme Nimier, s’enrouler sur un arbre au volant d’une voiture rapide. Nimier, qui n’aimait ni Sartre ni Camus, n’eut pas le loisir de leur adresser une dernière critique. L’auteur de La Peste avait déjà disparu et celui de
La Nausée ne fréquentait plus les endroits dont il avait, bien malgré lui, fait le succès. L’ultime image qu’il laisse est celle d’une silhouette fragile avançant sur le trottoir en s’aidant d’une canne. Simone de Beauvoir soutenait son bras et guidait ses pas hésitants jusqu’au café de Flore. Dans cette séquence, le philosophe était sur ses derniers jours. Il mourra à 75 ans, le 15 avril 1980. De Beauvoir le rejoindra, six ans plus tard, dans leur tombe commune au cimetière du Montparnasse, à quelques mètres de leur domicile du 29 boulevard Edgar Quinet. 

Le temps passant, Lipp, le Flore, les Deux Magots sont devenus beaucoup plus mythiques que les célèbres clients qui ont fait leur gloire. Même si, comme l’écrit Guy Béart dans Il n’y a plus d’après, sa merveilleuse chanson, même si : « les cafés crème n’ont plus le goût qu’tu aimes ».