Jeannot le Grand, milieu naturel

L’histoire de Marseille est indéfectible de l’histoire des petits et grands bandits qui ont écrit la légende de la citée phocéenne. Et si, la ville jouit d’un patrimoine culturel hors du commun, elle regorge aussi de destins aussi troubles que fascinants, comme celui de Jeannot le Grand, compagnon de route de Zampa, parmi d’autres, et témoin d’une époque révolue. Portrait brisé.

La chambre est petite, plongée dans la lourde pénombre que vient plomber la torpeur de l’été méridional. « Je ne veux pas qu’on voie mon visage », prévient d’emblée celui qui souhaite se faire surnommer Jeannot le Grand. La voix est cassée, l’accent fort. Du marseillais à l’ancienne, comme on n’en fait plus entre les Chartreux et les Goudes. À part chez les pêcheurs de rascasses. Il parle comme on mangeait des oursins, ici, à l’époque : avec les épines. Et quand ça sort, ça blesse, ça rappe. Les phrases sont courtes, hachées. C’est que dans son milieu, on n’a pas vraiment l’habitude de s’épandre. « Ne jamais parler », lâche-t-il. Une sentence comme un préambule au code d’honneur tacite qui était respecté alors. S’il nous reçoit, c’est pour témoigner. Mais pas contre ses anciens amis. Il témoigne d’un temps révolu : le milieu marseillais de 1970 à 1990. « Aujourd’hui, je ne connais plus personne ».

Le destin est joueur, rien n’envoyait Jeannot, le petit de Carry, dans les bras du milieu. Une enfance au soleil, une vie à l’ombre. « Mon père était un ouvrier qui a réussi, il a monté une usine de jouets et il a réussi à créer une fonderie, mais, moi, je n’ai pas accroché ». Comme tout minot, il tape le ballon entre deux classes. Il intègre très vite l’équipe des jeunes de l’Olympique de Marseille. « J’étais à l’OM, c’est vrai, mais ce n’était pas sérieux. On m’a demandé de jouer au ballon, mais j’allais en boîte de nuit… » Des ballons de football, aux balles de révolver, il n’y a pas grand-chose. Jeannot rejoint les drapeaux et va faire ses premières armes en Algérie. Nous sommes en 1959, il a 19 ans. Il y restera jusqu’à l’indépendance.

Et puis le mistral tourne. Le vent d’est se lève et les nuages menacent. Ses parents divorcent. La rue l’accueille avec son cortège de rencontres. « Des petits voyous de quartier qui, après, montaient, montaient. […] Dans ce milieu, il y avait des enfants. Gaétan, le Belge  (Francis Vanverberghe), Tany… Tany (Zampa) et Gaétan étaient deux amis intimes. Ils ont grandi ensemble à la Caillols (quartier de Marseille dans le 12e arrondissement). Puis il y a eu une histoire… je m’en rappelle plus… une histoire d’argent où Zampa, il a fait tuer trois mecs : ‘Jeannot Cigare’, ‘Francis di Russo’ et l’autre je m’en souviens plus… Ça part de là… »

En 1964, Jeannot rentre au port, en tant que pointeur. « Je volais sur les quais. J’étais ‘pointeur’… pointeur aux quais de… dans les transports… c’était des transporteurs, vous voyez, de colis. Et je pointais les colis. Et puis, j’avais accès et tous les soirs, j’allais voler un colis, c’était marrant… De l’argent facile… mais, comme un imbécile, parce que je n’ai pas réfléchi, le mec qui était le patron, il a vu que tous les jours il manquait un colis… J’étais marron ! » Il prend quinze mois fermes aux Beaumettes. En sortant, Jeannot a bien grandi. Quelques jours après sa libération, il reçoit une balle perdue dans le ventre. « Je ne sais pas ce qui s’est passé. Ils sont partis et j’ai pris une balle… Ça s’est passé, c’est tout. » On n’en saura pas plus.

En prison, il a croisé la route de « Mémé » (le frère d’Antoine) Guérini. « D’abord, ce n’était ni Zampa, ni le Belge, c’était Mémé Guérini, c’était lui le parrain. Moi, j’étais en prison avec lui, avec Mémé, trois mois j’ai fait avec lui. Et on tapait à la porte : ‘Monsieur Guérini, vous avez une lettre… Monsieur, vous voulez…’ On avait peur… C’était un monsieur… Il est allé en prison parce que Defferre l’a laissé tomber… Gaston Defferre… Il l’a laissé tomber… »

Jeannot monte en grade. Après les cambriolages, les braquages. « Mais là, j’ai pas été marron… », lance-t-il, un petit air satisfait au coin des lèvres qu’il trempe dans son « petit jaune » avant de reprendre. « L’argent ! Je veux dire… toujours bien habillé, les belles voitures… les gonzesses… les gonzesses et les boites de nuit… et voilà ! Une belle vie ! » Entre 1964 et 1990, Jeannot le Grand croise tout le gotha du grand banditisme français. Les Guérini dont le pouvoir périclite, donc, Zampa, qui leur succédera avant de se suicider en 1984, son empire en ruine, Jean Tosci, le beau-frère de Zampa, Gilbert Hoareau, « le Libanais », dont il sera très proche, les Reggazi, mais aussi Albert Spaggiari dont il sera l’un des hommes de main pour le « casse du siècle ». « Je suis allé trois fois [à Nice]. Après ciao ! Monter ces sacs… Toute la semaine, la nuit, samedi, dimanche… les sacs…, on les sortaient… c’est pas un travail… faire le maçon… » Jeannot préfère les filles et la vie nocturne. Et puis la guerre entre Le Belge et Tanny redistribue les cartes. « Il y a eu peut-être… qu’est-ce qu’il y a eu ? Quatre-vingts morts ? Toute la famille Regazzi y est passée : le père, le fils, le fils du fils, le cousin. Les Regazzi, tous. Ils sont tous morts… Règlement de compte… Pendant des années, ça a duré. Et là, ils ont tué Jean (Tosci), il y a quatre ans, le frére à Zampa, le demi-frère… ils l’ont tué à Vitrolles, au marché. Je l’ai bien connu, moi. Il marchait, il y avait une portière qui était ouverte. Et boum ! Boum ! boum ! »

Jeannot continue ses affaires de son côté. « Moi, j’allais voler comme j’allais danser… quand je partais, j’allais faire une balade… Je faisais une porte ! On était une équipe pendant des années et puis après chacun va de son côté […] ça se sépare après. Un y va faire sa vie… y reste pas. Et heureusement ! » Les milieux sont poreux. Banditisme, politique, showbizz… tout se croise, tout se transforme. « À paris, J’ai connu les Zemmour, William Zemmour… Ça, c’était mon ami, c’était quelqu’un Zemmour… William, le seul mec que j’ai bien connu. Après ils ont tous été tués… tous… Mais lui, c’est la police… qui l’a tué. Y lui ont pas fait de cadeau… Y a plus personne. » Contrairement à la plupart de ses connaissances, Jeannot passera entre les balles, mais tombera plusieurs fois, pour proxénétisme aggravé notamment. Son dernier coup est un fiasco. Un camion de cigarettes de la Seita. “Il y avait 180 millions. Mais, je peux vous dire, quand on est bête… Je savais pas, moi, avec Interpol, dans une cartouche de cigarettes, dans un carton, y a une puce…” Il laisse le camion, la police le retrouve grâce à un traceur, mais Jeannot n’est pas pris en flagrant délit. Le juge demande quinze ans, il nie tout, et écope de dix-huit mois. Il a 55 ans et décide de se ranger. « J’ai tué ma mère ». Le stress, les perquisitions, les armes cachées, les cavales ont eu raison d’elle. « Elle était bien. Elle a fait une hémorragie… deux mois après, elle était morte. »

À sortie de prison en 1998, sa mère est décédée, son père aussi et le reste de sa famille, dont sa fille qui ne lui parle plus. « Je me suis retrouvé seul. » Il échoue dans un petit garage reconverti en studio du côté de Carry.

« J’ai une petite retraite de 700 € par mois, pour payer mon loyer, pour manger… mais je me dis, au moins tu tapes pas, j’en ai marre qu’on me tape à la porte, j’en ai marre… » Et puis les temps ont changé. Le ton monte, d’ailleurs, quand on lui parle du milieu actuel. « C’est des Arabes… la plupart n’ont pas de papiers. Ils font que la drogue. Il y a les gardiens, après celui qui prend la drogue, le dealer, et après celui qui la porte. Et il y a des petits minots qui touchent 2000 € par mois pour faire le guet du matin au soir… Mais, moi, j’ai jamais… vaut mieux pas me parler ! » Le respect, toujours.
« Moi, j’ai respecté Zampa, Le Belge, parce qu’ils étaient honnêtes ! Y a eu Mémé Guérini. Eh y en a eu… Ça, c’est des messieurs ! » Une vieille photo accroche son regard.
« Ma plus grande peine c’est que j’ai fait ça ! Que je n’aurais jamais dû faire ! Et J’ai choisi… hein, le mauvais truc, la mauvaise voie. Et ma plus grande joie, j’en ai pas. » Puis ses yeux se posent sur de vieilles cicatrices. « Ça, c’est à l’évêché. La police, à Marseille. J’ai cassé la vitre… pour partir… et je suis parti ! » Et son rire meurt en soupir.