Joseph Karam, Absolument moderne

Joseph s Karam portrait
Il n'est de véritable exil que celui de l'esprit. Joseph Karam, qui a quitté son Liban natal pour rejoindre Paris il y a plus de trente ans, n'est pas homme à s'appesantir sur le passé. Architecte, designer, créateur... son imagination est trop vaste pour tenir dans une quelconque case et pour s'enfermer dans un style figé. Cette liberté, assoiffée de modernité, est sans doute le fil rouge qui relie tous ses projets – des luxueuses demeures de Saint-Jean-Cap-Ferrat qu'il construit aux prestigieux appartements parisiens, athéniens ou encore moscovites qu'il dessine. Après avoir élevé le design d'intérieur au rang d'art majeur, il revient aujourd'hui à son premièr amour : la création de meubles, tout autant œuvres d'art qu'objets fonctionnels. Ainsi est née « POP », sa nouvelle collection.
Vous avez fait les Beaux-arts de Beyrouth et avez réalisé un projet d’année remarqué à la fin de vos études, un projet particulièrement novateur pour l’époque. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur celui-ci ?

Joseph Karam : En cinquième année, à la faculté des Beaux-arts section architecture d’intérieur, les étudiants ont le droit de choisir eux-mêmes le sujet de leur projet de fin d’année… Et pour impressionner le jury, les sujets choisis étaient habituellement assez volumineux, comme l’intérieur d’un hôtel ou d’un complexe balnéaire. Anti-conventionnel de naissance, j’ai choisi de développer un appartement de 40 m2 seulement. Mon professeur a entériné ce choix avec difficulté : il était probable que le jury, qui a l’habitude de juger de vastes ensembles d’au moins 2000 m2, le reçoive négativement. Comment peut-on remplir et dessiner assez de plans qui justifieront une année complète de travail ? La fin de l’année est arrivée… et un jury de professeurs de renom m’a mis la meilleure note : 17/20, mention très bien ! C’était en 1972. Le minimalisme, mot inhabituel à cette époque, était mon obsession. Il ne fallait pas dessiner un seul trait sur mes plans si ce trait n’était pas indispensable pour le côté pratique et fonctionnel de mon projet. Ce qui en a résulté ? Un appartement presque vide. Tout était camouflé sous les 70 cm de surélévation que j’avais créés. Avec l’aide d’une télécommande, accessoire très peu répandu à cette époque, on pouvait découvrir la table à manger, les poufs, la télé, etc.

L’ensemble de vos réalisations est marqué depuis par un grand éclectisme : certaines sont très classiques, d’autres plus Art Déco/Art Nouveau, ou encore très contemporaines… vous n’aimez pas vous enfermer dans un style. Mais de quel courant êtes-vous le plus proche ? Ou, plus précisément, comment définiriez-vous le style « Karam » ?

N’ayant pas perdu mon goût du défi, j’ai voulu reprendre tous les styles, allant du xviiie siècle à aujourd’hui, en m’arrêtant un peu sur l’Art Nouveau ou l’Art Décoratif. Je voulais prouver qu’il n’y avait pas plus facile que de se tourner vers le passé. Ce qui m’intéresse le plus, évidemment, c’est penser au futur. S’ajoute à cela un objectif : le confort et le respect de l’environnement. Tout cela définit mon style. Vous revenez aujourd’hui à votre premier amour : la création de meubles d’exception. Il semblerait que ce soit votre domaine de prédilection… La création a toujours accompagné mon imagination. Là où je me déplace, elle me suit. Au restaurant, au cinéma, en voiture, en avion, au lit….. elle me hante. À tel point qu’il m’est souvent douloureux de me séparer des projets avec lesquels j’ai vécu longtemps. Aujourd’hui, je crée des meubles, je les vois naître rapidement, et, pour la plupart d’entre eux, je les garde près de moi. Leur style est souvent éclectique, gai, amusant, optimiste. Ils me ressemblent.

Pouvez-vous nous présenter « POP », votre dernière collection ?

« POP » est née dans une sorte de pulsion artistique s’inspirant de tout et de rien. La personnalité du créateur se reflète dans mon dessin. On peut dire : « montre-moi ce que tu dessines, je te dirai qui tu es ! » Je me demande souvent si c’est le paradoxe qui caractérise le pays où je suis né qui explique le contraste des styles et des matériaux que l’on trouve dans mes projets et mes meubles. Un contraste entre le brut et le poli, le naturel et le reconstitué, le riche et le pauvre, le passé et le présent. Quoi qu’il en soit, tout cela a donné « POP » !

Quel regard portez-vous sur la création contemporaine ?

Ce que j’apprécie dans l’art contemporain, c’est l’idée… La création est l’œuvre d’une imagination qui est elle-même l’œuvre d’une idée. Vient ensuite son côté esthétique.

Vous évoluez toujours sur le fil ténu qui sépare l’art de la décoration, vos pièces relevant autant de l’œuvre pure que de l’objet fonctionnel. Comment appréhendez-vous ce fragile équilibre ?

Mon métier d’architecte d’intérieur m’a induit dans son principe primordial : le pratique avant l’esthétique. Ceci a entraîné mon cerveau à ne plus pouvoir penser différemment en créant mes meubles… Mais je suis en train de me libérer de cette injonction. Des sculptures et des peintures viendront vite s’ajouter au mobilier…