Marianne, Autoportrait

En février dernier s’éteignait, au Canada, Alain Aslan, à qui l’on doit les inoubliables pinups du magazine Lui de 1960 à 1981. Illustrateur, dessinateur, peintre, Aslan était aussi un grand sculpteur qui nous a laissé la plus célèbre et la plus belle des Marianne, à l’effigie de Brigitte Bardot, symbole ultime de la French Touch des années soixante. Et qui d’autre que Marianne est le mieux à même de nous parler de la France d’aujourd’hui ? En exclusivité pour French Touch Magazine, Marianne a accepté de se livrer à l’exercice délicat de l’autoportrait.

J’aurais pu vous raconter que je suis née avant les tumultes de la grande révolution, dans le silence des chaumières, les genoux dans la boue et le front sous l’orage ; qu’on murmurait mon nom, comme on fait une prière, pour qu’un nouveau règne vienne. Que l’on me baptisa Marianne, parce que ce prénom résonnait beaucoup au cœur des campagnes. J’aurais pu vous dire que je suis sortie comme un cri, un hurlement ; que j’ai tout emporté sur mon passage à commencer par la tête des rois. Que l’on m’appelait la «Marie-Anne », la « gueuse » et que ceux qui me surnommaient ainsi, croyant me salir, faisaient ma fierté. J’aurais pu vous expliquer comment, de force irréductible, parfois violente, toujours insoumise, je me suis muée en symbole. Que cela a fait ma tristesse. J’étais sur les barricades, on m’a plaquée sur le revers des pièces de monnaie, planquée sous la poussière des salles de mariage. Hier j’étais la Liberté, je guidais le peuple. Et, peu à peu, je ne suis devenue que l’ombre creuse de celle-ci, son alibi. J’aurais pu vous énumérer tous les noms des soldats qui sont morts en rêvant de moi et tous ceux des poètes qui ont écrit mon nom, sur la neige, sur le sable. J’aurais pu vous parler des heures sombres où l’on a caché ce sein que l’on ne savait voir et où l’on aurait mieux fait de me bander les yeux pour que je ne puisse pas assister à la déroute de tous nos idéaux. J’aurais pu vous chanter les belles années soixante, insouciantes et joueuses, au cours desquelles un sculpteur un peu fou me donna les traits de celle qui représentait alors le mieux cette élégance française, cette posture à la fois altière et insaisissable qui fait notre renommée et notre indécence. Mais un autoportrait n’est pas une autobiographie. Et je ne suis pas très douée pour les nécrologies.

En 1968, Brigitte Bardot m’offrait son sublime visage. Cinquante ans plus tard, quels sont mes traits ? N’est-ce pas cela, un autoportrait : répondre à cette question ? Il est dit que ma silhouette s’efface, qu’on ne sait plus très bien à quoi je ressemble, que je n’ai plus de face. Il y a quelque temps, on m’a même demandé mes papiers d’identité au cours d’un vaste débat. Certains me rêvent toujours plus blanche , d’autres avec une bourka©. On me voit me perdre dans un loft cerné de caméras et dans
le même temps mettre le feu à un centre d’impôts. J’ai souvent un casque Bose© sur les oreilles et un iPhoneTM greffé dans la main. Je peux partir pour je ne sais quelle croisade ou me livrer à de sanglants jihadTM. Si je devais décrire celle que je vois dans le miroir que l’on me tend, ce serait une vieille femme aigrie, tournée vers un passé idéalisé que j’esquisserai. Je serais la colère, la peur, le repli, la honte, la solitude, la médiocrité.

Ce miroir me déforme et me trompe. J’ai de nombreux visages, plus ou moins lumineux, plus ou moins tristes. C’est entendu. Mais je suis bien plus que la somme de tous les visages qui me composent. Je les dépasse et les embrasse tous en même temps. J’étais la Liberté, l’Égalité et la Franternité. D’autres grands termes sont venus compléter mon esquisse : l’Élégance, le Style, l’Insolence, le Goût, l’Aspiration, la Volonté, le Mérite, l’Idéal. Ce ne sont que des mots, certes, et je sais à quel point la parole est aujourd’hui aussi légère que la cendre. Mais qu’étaient la République, la Liberté, l’Égalité, la Démocratie, le Suffrage universel à l’époque, si ce n’est des mots ? Les idéaux sont toujours mots. Je suis des millions de visages qui s’aiment, se méprisent ou se détestent. Ce sont mes traits. Mes idéaux forment mon véritable autoportrait. Il suffit maintenant de me sortir de la poussière des mairies pour me remettre sur les barricades du monde.