Phil Macquet, l’aventurier

Artiste du XXIe siècle par excellence, Phil Macquet a parfaitement intégré tous les codes de la modernité. Et de codes, il est souvent question dans son œuvre. Véritable précurseur de l’art numérique, cet enfant du street art nous invite, depuis Lille, à découvrir plus en profondeur la poésie de son travail.

D’où venez-vous, Phil Macquet ? Quel a été votre parcours ?

Phil Macquet : J’ai suivi des études d’art classique à partir de 15 ans ce qui a été très formateur. J’ai été confronté aux outils qui font le socle de mon métier : la peinture, l’aquarelle, les typos au fusain, les règles de composition, de couleurs, etc. Je parle ici d’un temps où le pinceau n’était pas encore un stylet numérique. Le bac en poche, j’arrive à Paris : la Sorbonne puis Normale Sup. Technique. Cette période fut riche en expériences variées. L’informatique graphique devenait pérenne. J’ai eu la chance de participer quelque peu à cet avènement. A un moment où tout était à faire, j’ai travaillé dans de multiples secteurs en lien avec l’image digitale. J’ai pu intervenir aussi bien pour le cinéma que pour l’armée. Nous étions assez peu à utiliser ces nouveaux outils. Entre facultés, nous utilisions internet, avant même l’existence du web. Très vite, j’ai été immergé dans la création. Dès l’âge de 19 ans, je roulais ma bosse avec des street-artistes connus. Je me sentais dans mon élément. Je me suis aperçu que certains fondamentaux perduraient au-delà des époques. Ainsi, ce que j’avais appris de la couleur ou de la composition restait d’actualité quand je peignais les murs de ma ville au pochoir. Le médium était contemporain, mais la façon d’appréhender le support et le sens que je voulais donner à mes œuvres étaient atemporels. 

Comment avez-vous vécu la naissance de l’informatique et cette émergence d’un nouvel espace de liberté et de création ?

Je fais partie de la génération qui a vécu la naissance de l’informatique graphique. Je n’ai pas eu à apprivoiser la machine. J’ai suivi son progrès, elle faisait partie de ma boite à pinceaux. Je l’utilisais tout le temps. Le problème, dans un premier temps, c’était son immaturité. J’ai toujours été gourmand de nouveaux médias. Ainsi, j’ai aimé la bombe aérosol, quand elle était peu pratiquée, car elle permettait de nouvelles créations sur des supports alors inexploités. Les images s’offraient à tous. Je les imposais parfois. Elles étaient fraîches et étonnantes. Elles suscitaient des réactions. C’est l’essence même de ce qui m’anime quand je peins. Ne pas laisser le spectateur « froid ». Avec la palette graphique, ma quête reste identique : explorer un outil qui est devenu prépondérant aujourd’hui, alors qu’il n’existait pas il y a quelques années. J’ai eu l’envie, très tôt, de reporter ma technique de street-artiste dans ce nouvel environnement. Le chemin s’est fait assez naturellement. Mes œuvres sont toujours composées d’accumulations de pochoirs figuratifs, teintés dans la masse, jouant de transparences. L’ADN est là. Mais je peux maintenant y ajouter des couches digitales supplémentaires, qui enrichissent mes possibilités d’expression. 

Vous êtes véritablement un précurseur de l’infographie et de l’art numérique. Quels ont été les freins et les problèmes que vous avez dû affronter pour réussir à convaincre le milieu de l’art, un monde très fermé, de se laisser séduire par ces nouvelles technologies ?

Cela n’a pas été simple, en effet. Ma première série de pochoirs numériques date de 1991. L’accueil a été circonspect ; non pas graphiquement (affaire de goût), mais concernant la nature même de l’outil mis en œuvre. Il y a 20 ans, l’ordinateur véhiculait une image un peu floue. Ceux qui ne le maîtrisaient pas, présupposaient que tout se réalisait facilement, juste en appuyant sur un bouton. De plus, je mettais en valeur le pixel qui est symboliquement ma matière première, à une époque où on s’acharnait à le faire disparaître. Cela m’agaçait aussi un peu (rires) ! Quand je pense au soin que mon atelier apporte à la réalisation des tirages, qui sont si compliqués, cela me fait encore réagir. Heureusement, entre temps, le public a été quelque peu « évangélisé ». Je me rassure en me souvenant que les spectateurs de 1965 pensaient qu’on ne pouvait pas faire de l’art avec des moyens « publicitaires », comme la sérigraphie alors utilisée par des pop-artistes. Le monde de l’art est moins technophobe qu’il y a 20 ans, en ce qui me concerne…

Qu’apportent les nouvelles technologies à la création artistique et à l’imagination par rapport, par exemple, aux anciens outils ?

En préambule, je ne m’affiche pas fondamentalement en tant que plasticien « technologique ». Même si mon travail se sert abondamment des nouvelles technologies, je ne fais que les plier pour les mettre au service de mon art. En revanche, tout cela est très excitant, très stimulant. Des pochoirs virtuels prennent vie devant la toile. L’œuvre implique le spectateur spatialement. Moi qui aime raconter des histoires, je suis capable de l’emmener plus profondément dans l’univers de mes sujets. Il peut voyager dans le temps de façon concrète, je peux exploiter images et sons ; c’est fascinant. Cela n’est rendu possible que par l’usage du numérique et n’était même pas envisageable il y a quelques années.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

J’achève une fresque animée à Lille. Placée en un lieu très connu pour son implication dans les nouvelles technologies, mais aussi marqué par l’histoire. Un beau projet. En début d’année, je commence à travailler avec un Rolling Stones. Un musée français vient de me commander une exposition pour 2017, et en l’état, mon projet demande à ce que certains moyens techniques soient encore affinés. Espérons qu’ils le soient dans deux ans !