Winnie Denker, la funambule

 
Danoise d’origine, Winnie Denker a très vite fait de la France son terrain de jeu favori, avant d’immortaliser les plus grandes constructions de l’Humanité. Ses clichés funambules sont aujourd’hui exposésdans les musées les plus prestigieux de la planète. Rencontre avec une photographe qui transmute en orl’acier des superstructures.
Vous êtes née au Danemark et vous vous êtes installée en France un peu avant vos 20 ans. Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec ce pays qui est devenu, depuis, votre pays d’adoption ?

Winnie Denker : Je suis devenue indépendante très jeune. J’ai découvert Paris vers l’âge de 17 ans. La France m’a éblouie. J’aime le Danemark, mais c’est un petit pays sans grande disparité. La France, au contraire, est très variée ! En dépit de sa superficie moyenne, son territoire offre mille paysages différents. Sa culture est à l’image de son espace : l’Histoire, la langue, la cuisine, la mode, tout est riche. Je voulais apprendre, ressentir la sensibilité de ce pays, et m’y exprimer…

Comment êtes-vous venue à la photographie ?

C’est grâce à François Chalais. Il m’avait montré ses photos de la guerre du Vietnam. J’en avais été bouleversée. Paradoxalement, ces clichés de guerre qui ont fait naître ma passion et ma vocation m’ont conduite à vouloir montrer l’opposé : la beauté. Aussi ai-je commencé par des photos de mode…

Vous avez d’abord travaillé avec les plus grandes maisons parisiennes de la mode et du luxe, de Lanvin à Chaumet, en passant par Cartier. Vous avez donc vécu de l’intérieur cette époque dorée de la French Touch. Que retenez-vous de cette période ?

C’était une époque extraordinaire. D’une part, après ces horribles conflits (la Deuxième Guerre mondiale, l’Indochine, l’Algérie), les gens avaient envie de vivre. De l’autre, il y avait des talents immenses et une recherche de l’excellence. Il y avait un mélange de folie et de rigueur, de fête et de sérieux. Tout était ouvert, et il y avait beaucoup d’opportunités. On s’amusait beaucoup et on travaillait avec application. Mais nous dormions peu. Sans tomber dans la nostalgie, c’était un peu comme un âge d’or.

 

De retour dans la capitale après être repassée par New York, vous tombez littéralement sous le charme de la tour Eiffel lors des cent ans de la Dame de fer. La légende dit que vous avez alors eu une révélation, un coup de foudre. Fut-ce le cas ?

Tout a commencé le 4 janvier 1986. Mon ami Pierre Bidault avait conçu le nouvel éclairage de la tour Eiffel, puis bien d’autres par la suite. De cette première photo est née une obsession. Ce monument, qui était le plus photographié dans le monde, j’ai voulu le montrer différemment. Ce fut un défi personnel. Par tous les temps, à toute heure, sous tous les angles, j’ai photographié cette construction si singulière. Ici, en revanche, pendant des années. Pierre Bidault m’a ouvert toutes les portes pour rendre possibles toutes mes audaces. Quand mon éditeur m’a demandé qui je voulais pour la préface du livre, j’ai pensé à Marlene Dietrich – nous partagions la même femme de chambre  – et à Françoise Sagan. J’ai alors envoyé un immense bouquet de fleurs blanches à Mlle Dietrich, qui est, hélas, décédée quelques jours plus tard. Françoise Sagan a répondu positivement et a trouvé ce très beau titre : La Sentinelle de Paris.

Winnie D2

Depuis, vous vous êtes réellement spécialisée dans la photo d’architecture. Vous êtes la grande prêtresse des photographies de villes démesurées, de grands immeubles, de vastes constructions. Qu’est-ce qui vous séduit autant dans ces structures ?

Je ne suis la grande prêtresse de rien du tout ! Je ne fais qu’essayer de sublimer le patrimoine mondial. J’ai eu l’honneur d’être mandatée par l’Unesco pendant plus de dix ans pour illustrer les grandes productions de l’Humanité. Certaines ont disparu depuis, hélas. Près d’Istanbul, un tremblement de terre a détruit des lieux que j’avais photographiés, les Twin Towers, Alep, Damas… Pour tout vous dire, ce qui me séduit, c’est de me confronter humblement aux constructions immenses qui semblent éternelles,  mais que l’Histoire a rendues si fragiles…

On dit que vous êtes une funambule et que vous n’hésitiez pas à prendre des risques pour avoir le meilleur angle de vue possible sur un immeuble ou un monument. Avez-vous une anecdote à ce sujet ?

J’en ai mille ! Je dois avoir un ange gardien, car j’aurais pu mourir de nombreuses fois… J’ai dormi en haut de la tour Eiffel, sur les toits du musée de l’Ermitage , et sur ceux de l’église Saint-Eustache.  Éphèse, au sommet d’une grue, j’ai failli y passer en me penchant et en croyant me retenir à un pilier qui s’est avéré être un tuyau mou qui n’était fixé à rien… J’essaie d’aller toujours plus haut pour obtenir l’angle le plus complet. Montgolfière, hélicoptère, quand je veux trouver le bon angle, je suis prête à n’importe quoi. Il y a la volonté, mais il y a aussi la chance…

À l’heure du tout numérique, vous travaillez toujours au format 20/25, qui offre une profondeur presque vertigineuse à vos photographies.  Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce choix de format ?

Une seule réponse : la qualité, la profondeur de la photo, la noblesse du résultat. Mais ne croyez pas que je ne travaille pas au numérique, il a aussi sa place ! Chaque outil a son utilité, mais la chambre 20/25, c’est la reine de la photographie ! Vos tirages sont réalisés par la mythique maison Fresson, qui choisit religieusement les artistes avec lesquels elle travaille. Racontez-nous cette prestigieuse collaboration ! Il faut collaborer avec les meilleurs, chacun dans sa spécialité. La photographie implique une série de métiers. Fresson reste le maître pour les développements au pigment or, argent, charbon, etc. Cette collaboration m’a beaucoup honorée. Mais je ne suis pas snob, j’essaie aussi de donner leur chance à ceux qui sont prêts à donner le meilleur d’eux-mêmes.

Vous exposez partout dans le monde, le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg vous accueille de manière permanente, on vous voit à Paris, à Monaco, à New York, à Florence, vous avez mené à bien plusieurs missions pour l’Unesco, sur le patrimoine de l’Humanité de la Syrie au Caire, en passant par Istanbul et le Liban. Qu’est-ce que ces expériences vous ont apporté ? Quels souvenirs en gardez-vous ?

De cette vie de voyages et de projets, ce qui me reste en mémoire, ce sont toutes  les petites histoires, les gens, la vie, les rencontres, les anecdotes et les hasards qui ont rendu possible l’existence de ces grandes photos immobiles – et parfois leur réussite, je l’espère tout au moins.

Quels sont vos projets en cours de réalisation ?

Top secret. Je préfère le « faire » au « parler ».